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Full text of "Une amitié romantique; lettres inédites de George Sand et François Rollinat"

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UNE AMITIÉ 
ROMANTIQUE 

George Sand et François Rollinat 



DU MÊME AUTEUR 



Chroniqueurs et Polémistes. Ouvrage ayant obtenu 
le Prix de la Critique littéraire en 1908 1 vol. 

La Littérature féminine d'aujourd'hui 1 vol. 

La Jeune Fille daus la Littérature française 1 vol. 

Les Romanciers du nouveau siècle (H. de Régnier, 
R. Boylesve, H. Bordeaux, F. Vandérem. L. Ber- 
trand, R. Rolland, Cl. Farrère, L. Frapié, etc.). 1 vol 

L'Italie vue par les Français. Ouvrage couronné par 

l'Académie française 1 vol . 

Victor Hugo, — Voltaire. Collection de la Vie 
anecdotique et pittoresque des Grands écrivains. . . 2 vol. 

Ce qu'était la province française avant a guerre 
(La Renaissance du Livre, éditeur) 1 vol . 

Le Paris d'avaut-guerre {La Renaissattce du Livre, 
éditeur) 1 vol . 

En collaboration avec M. Alphonse Séché : 

L'Évolution du Théâtre contemporain. Ouvrage 

couronné par l'Académie française 1 vol. 

Au temps du Romantisme 1 vol. 

George Sand, — Verlaine, — Goethe, — Diderot, 
— Lord Byron, — Tolstoï, — Balzac, — B m- 
delaire. Collection de la Vie anecdotique et pitto- 
resque des grands écrivains 8 vol. 

Un sans-patrie, pièce en trois actes représentée au 
Nouveau Théâtre d'Art. 



JULES BERTAUT 



UNE AMITIÉ 
ROMANTIQUE 

LETTRES INÉDITES 
de George SAND et François ROLLINÀT 




L _ n^?û, 



l l«q .£3 



PARIS 

RENAISSANCE DU LIVRE 

78, Boulevard Saint-Michel, 78 



•24/4 

£4 



Tou* droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés 
pour tous pays. 



A 
GEORGES LECOMTE 

Hommage de gratitude et d'amitié. 



UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

George Sand et François Rollinat 



Parmi les traits saillants de l'esprit de 
George Sand, celui que la critique moderne 
s'est appliquée avec le plus de labeur con- 
tinu à mettre en évidence, celui qui a paru 
aux uns et aux autres le plus frappant, a été 
cette sorte de soumission volontaire aux 
influences extérieures qui a fait de l'âme 
et du talent de ce grand écrivain le plus 
magnifique et le plus retentissant des échos. 
George Sand, reflet incomparable des idées 
et des sentiments de ceux qui traversaient 
sa vie, George Sand traduisant les unes 
après les autres les aspirations littéraires et 
sociales de son temps, George Sand s'im- 
prégnant de l'atmosphère de son époque 
au point de ne trouver que sur le tard sa 
vraie personnalité, — voilà les éléments 
de la thèse que soutient le plus volontiers 
la critique. 



R UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Avouons que, dans quelques-unes de ses 
parties, elle renferme d'éminentes vérités. 
Cependant tout n'est pas dit lorsqu'on 
reprend, en l'amplifiant, le mot deLatouche 
sur l'auteur à'Indiana : « C'est un écho qui 
agrandit la voix », et il reste à se demander 
si, par un choc en retour assez curieux, 
George Sand n'a pas, à son tour, exercé 
une influence profonde sur ceux qui l'en- 
touraient. 

Tous ceux qui ont approché Mme Sand 
pendant quelques jours, quelques heures 
même, semblent avoir gardé de ces instants 
fugitifs un souvenir inoubliable. Il n'est 
pas d'être qui, après l'avoir vue, entendue, 
ne se retire de chez elle allégé et comme for- 
tifié, — consolé en tous cas. Et ce n'est pas 
seulement dans sa vieillesse qu'elle exerce 
ce pouvoir charmant : on le retrouve, aussi 
puissant, aussi irrésistible, pendant son âge 
mûr et ses années de début. Et tous sont 
ainsi subjugués les uns après les autres. 

C'est cet Emile Regnault, l'intime de 
Sandeau, dont Wladimir Karénine nous a 
conté la touchante histoire et qui, en 1831, 
soigna George Sand avec une abnégation 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 9 

et un dévouement absolus, « passant des 
nuits entières sans fermer l'œil, toujours sur 
le qui-vive, ne dormant qu'à peine sur un 
canapé de salon ». C'est un modeste curé 
de village, l'abbé Georges Rochet, qui a le 
malheur de douter un jour de sa vocation, 
se sent attiré vers la liberté et, tout natu- 
rellement, vient demander conseil à celle 
pour laquelle il professe une admiration 
sans bornes. 

Ce sont les missives de tous les amis in- 
connus, qui, des quatre coins de l'Europe, 
viennent demander aide et réconfort. C'est 
enfin et surtout ceux qui ont le bonheur de 
la voir de près, de vivre chez elle, près 
d'elle, et qui se sentent comme améliorés 
par le voisinage de cette grande âme, 
comme rassurés par les clartés de ce cerveau 
net et lucide. 

Qu'il y eut de ces gens, petits et grands, 
artistes célèbres ou littérateurs obscurs, 
pour lesquels George Sand a été vraiment 
autre chose que la banale compagne de 
métier, que le confrère indulgent ! Tous 
n'ont pas été intimes avec l'auteur d'In- 
diana, mais à tous elle a donné ce que l'ami- 



10 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

tié la plus intime et la plus rare peut seule 
accorder d'ordinaire : la confiance absolue 
et le dévouement sans bornes. 

Si son cœur et son esprit la disposaient 
ainsi à agir d'une manière efficace et sou- 
vent très forte sur la destinée de ceux qui 
n'étaient, au fond, pour elle, que des pas- 
sants, de quel poids ne dut pas être cette 
amitié lorsqu'elle se développait vraiment, 
lorsqu'elle s'attachait à quelqu'un avec 
cette magnifique constance de toutes les 
créatures à vie profonde ! On s'en doutait 
déjà par les confidences de tant d'écrivains 
qui furent ses vieux amis — en particulier 
Gustave Flaubert, — et chez lesquels on 
peut suivre la trace de cette influence 
irrésistible qu'est l'exemple d'une belle 
existence d'artiste ennoblie par l'ami- 
tié. 

Cependant, si précieux que fussent de 
tels témoignages, ils n'étaient pas encore 
assez probants. Pour que l'emprise de cette 
grande âme fût absolue, il fallait un être 
inférieur à elle par l'intelligence ou le carac- 
tère, mais vibrant, lui aussi, au contact de 
l'amitié, doué de la même sensibilité, subis- 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 11 

sant dans tout son rayonnement cette sug- 
gestion incomparable. Or cet être a existe, 
curieux et original, sensible et très émou- 
vant, à force d'humanité, de sincérité et 
d'amour. 

De caractère absolument opposé à celui 
de George Sand, aussi pessimiste qu'elle 
était optimiste, aussi inquiet qu'elle était 
confiante, aussi malade d'esprit qu'elle 
était saine et vigoureuse. Mais tous deux, 
issus de la même génération romantique, 
présentant par ailleurs un certain nombre 
de traits similaires : ardents et farouches 
dans leur conviction, hypnotisés par le 
rêve, s'exaltant en commun sur les mêmes 
sujets, animés de la même flamme géné- 
reuse dans l'étude des questions sociales, 
vibrant ensemble à tous les grands pro- 
blèmes de la vie et de la mort, François 
Rollinat et George Sand nouèrent ainsi une 
amitié solide, indestructible, et, surtout, 
passionnée, comme tout ce qui se rapporte 
à ces temps frénétiques. Amitié sincère et 
spontanée de part et d'autre, mais amitié 
mâle au premier chef d'où était écartée, 
par avance, toute suggestion sentimen- 



12 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

taie. Amitié égale d'un côté comme de 
l'autre, mais ayant des effets fatalement 
inégaux dans l'âme des deux amis, George 
Sand étant incomparablement supérieure 
à Rollinat par l'esprit, le talent et la vo- 
lonté. Amitié précieuse enfin pour l'histo- 
rien littéraire et le psychologue, en ce qu'elle 
leur permet de saisir sur le vif cette em- 
prise puissante des esprits supérieurs sur 
les caractères faibles, et de constater à quel 
point l'exemple vivant de cette femme de 
génie pouvait modifier l'orientation de vie 
de ses contemporains. 

Cette amitié, c'est son histoire que nous 
voudrions conter ici (1). Elle est inscrite 
tout entière dans la longue correspondance 
que les deux amis ont échangée entre eux, 
de 1832 à 1867. De cette quantité de lettres 
quelques-unes ont déjà paru dans la Cor- 
respondance de George Sand, mais la plu- 
part raccourcies, et l'on en trouvera d'iné- 
dites qui sont dignes de ce grand écrivain. 

(1) Rappelons, pour fixer et situer les personnages, 
que George Sand est née le 5 juillet 1804. François Rol- 
linat était né à Argenton le 1 5 juin 806. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 13 

Et l'ensemble — inédit — des lettres de 
François Rollinat, si touchantes dans leur 
soumission naïve et exaltée, si belles de 
passion sincère, est bien caractéristique 
aussi de l'époque où elles ont été écrites et 
forme à coup sûr un des documents les plus 
curieux des moeurs du romantisme. Enfin 
il nous est apparu qu'il était bon que l'on 
rassemblât les fragments épars d'une belle 
liaison entre deux âmes de même noblesse, 
toutes deux également passionnées, mais 
également pures dans ce très beau senti- 
ment de l'amitié. A une époque de l'his- 
toire où l'amour, avec son cortège senti- 
mental et sensuel, règne en souverain maître, 
où les cœurs débordent de lyrisme extra- 
vagant, voici deux amis qui communient 
dans une même foi et dans une même 
pureté malgré l'atmosphère lourde d'orages 
qui les entoure. Pour un instant, ils s'élèvent 
hors de leur temps, hors d'eux-mêmes, ils 
fraternisent en un baiser amical d'une 
incontestable beauté. Et c'est cet émouvant 
spectacle que nous voudrions évoquer ici, 
et c'est de l'avoir pu évoquer que je 
remercie Mme Aurore Lauth-Sand, d'une 



14 



UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 



part, M. Saint-Pol Bridoux, héritier de 
François Rollinat, d'autre part, qui m'ont 
permis de reconstituer la très pure liaison 
de deux cœurs débordant de tendresse et 
affamés d'amour. 



Au tome IV de l'Histoire de ma vie, 
George Sand a conté de quelle façon elle 
avait fait connaissance de Jean-Baptiste 
Rollinat, le grand avocat de l'Indre, père de 
François Rollinat. C'était à la première 
représentation de la Reine d'Espagne, de 
Delatouche. George Sand qui, depuis peu, 
avait adopté le costume masculin et s'enor- 
gueillissait d'une superbe redingote grise 
avec un grand chapeau de même couleur et 
une cravate extravagante, était venue avec 
tous les amis du Figaro applaudir la pièce 
du « patron » et se prélassait, comme elle le 
dit elle-même, dans une stalle de balcon, 
objet de curiosité déjà pour les initiés qui la 
connaissaient, jolie silhouette de jeune étu- 
diant pour ceux qui ne voyaient sous son 



16 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

costume masculin qu'un bel adepte de la 
« nouvelle école ». Près d'elle vint s'asseoir 
un monsieur d'âge déjà respectable, très 
maigre et avec des jambes toutes grêles, 
qui paraissait s'amuser beaucoup à la vue 
de cette salle de première et lorgnait avec 
insistance les jolies Parisiennes. Or, à un 
certain moment, une femme qui se trouvait 
dans une loge au-dessus de George Sand 
laissa choir sur l'épaule de cette dernière un 
superbe bouquet. 

— Jeune homme, dit-elle en se penchant, 
voulez-vous me tendre mon bouquet !... 
Eh ! jeune homme... 

George Sand, se retournant, reconnut 
la figure grêlée de Mlle Leverd, une actrice 
de talent, mais ne bougea pas d'une 
ligne. 

Ce que voyant, le monsieur d'âge respec- 
table s'empressa de rendre le bouquet à la 
dame, non sans avoir murmuré quelques 
mots déplaisants à l'égard d'un jeune 
homme aussi peu galant. Celui-ci se rebiffa, 
et, ayant entendu appeler de son nom 
son voisin de stalle, engagea la conver- 
sation avec lui. Bientôt le père Rollinat 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 17 

apprit qu'il était aux côtés d'une compa- 
triote : 

« — Ah ! Ça, il paraît que nous sommes 
compatriotes? Notre député vient de me 
dire que vous étiez un jeune honlhle très 
distingué, quel âge avez-voUs dottc? quinze 
ans? seize ans? — Et vous, monsieur, lui 
dis-je, quel âge àvez-vous donc? — Oh ! 
moi ! reprit-il en riant, j'ai passé la septan- 
taine. — Eh bien, vous êtes comme moi^ 
vous ne paraissez pas avoir votre âge (1). » 

Les répliques se croisèrent là-dessus^ et 
la conversation roula de sujet eu sujet. 
M. Rollinat paraissait ravi de l'intelligence 
de son jeune compatriote, mais George Sand 
demeurait persuadée que son interlocuteur 
n'était pas dupe du déguisement qu'elle 
portait : «Gela me faisait l'effet d'une con- 
versation de bal masqué », écrit-elle. Cepen- 
dant il était bien vrai qUe 1* avocat berri- 
chon était entièrement abusé, et l'héroïne 
de dette petite comédie en fut assurée un an 
plus tard lorsque soi! mari lui-rnême, M. Du- 
devant, iui présenta François Rollinat; 

(1) Histoire de ma vie, i. IV, p. 85. Calmanh-Lévy, éd. 

2 



18 I NE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Malicieusement Mme Sand pria ce dernier 
d'interroger son père sur un petit bonhomme 
rencontré à Paris à la première de la Reine 
d'Espagne et de lui avouer quel était cet 
adepte de la nouvelle école si bien cambré 
dans sa redingot et si méprisant pour le 
beau sexe. 

Lorsque M. Rollinat, le père, sut comme 
il avait été trompé, « il fit un saut sur ses 
jambes grêles et encore lestes, en s'écriant : 
« Oh ! ai-je été assez bête ! » Et George 
Sand ajoute : « Nous fûmes dès lors comme 
des amis de vingt ans. » 

Telle fut l'origine exacte et amusante de 
la grande amitié qu'allaient contracter les 
deux familles. 

Celle de Rollinat était de vieille souche 
berrichonne. Originaire d'Argenton, elle 
occupait, dès le xvn e siècle, un rang hono- 
rable dans la bourgeoisie. Vers cette époque 
on peut dire qu'elle détenait à peu près 
toutes les charges importantes de province 
(greffe, tabellionnage, etc..) qui assuraient 
à ceux qui en étaient nantis à la fois l'indé- 
pendance de la vie et le respect de leurs 
compatriotes. Jean-Baptiste Rollinat était 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 19 

né en 1775, à Argenton, et avait épousé 
Anne Rondeau qui lui avait donné dix 
enfants : François, Marie, André, Paul- 
François, Léon, Marguerite-Anna, Charles, 
Marie-Gabrielle, Marie-Louise et le cadet, 
François, né le 15 juin 1806. 

Nichée nombreuse et maigres ressources : 
le père Rollinat, avocat de talent, connu 
dans cinq départements à la ronde, plaidant 
beaucoup et de gros procès, aurait pu amas- 
ser une petite fortune, sans la folie du jeu 
dont il était possédé. C'était avant tout un 
passionné, et les pages que lui consacre 
George Sand nous le font bien apercevoir 
sous cet aspect : « artiste de la tête aux 
pieds, dit-elle, homme de sentiment et 
d'imagination, fou de poésie, très poète 
lui-même... » Ce sont là les traits que nous 
retrouverons dans le caractère de François, 
seulement le fils y joindra une note d'amer- 
tume désenchantée que ne connut jamais 
le vieux Jean-Baptiste. Évidemment il y 
aura entre eux tout le fossé qui sépare 
deux générations très dissemblables, celle 
active, enthousiaste et passionnée, qui est 
issue directement de la Révolution, et celle 



20 tJNE AMITIÉ ftOMAXTIQUE 

des premiers efforts romantiques, si pâle 
et si pessimiste^ si abattue, si découragée 
par avance. 

Devenu vieux, Jean-Baptiste Rollinat 
avait conservé cette même verdeur, ce 
même enthousiasme d'action : 

« Il était impossible, dit George Sand, de 
voir Un vieillard plus jeune et plus vif, bu- 
vant sec et ne se grisant jamais, chantant 
et folâtrant avec la jeunesse Sans jamais se 
rendre ridicule, parce qu'il avait l'esprit 
chaste et le cœur naïf ; enthousiaste de 
toutes les choses d'artj doué d'une prodi- 
gieuse mémoire et d'un goût exquis, c'était 
à coup sûr une des plus heureuses organisa- 
tions que le Berry ait produites » (1). 

Le fils ne paraît pas avoir eu, à beaucoup 
près, cette même harmonie générale de 
l'esprit. Cependant, rien ne fut négligé pour 
son éducation : le père Rollinat avait 
aperçu en François une intelligence éveillée, 
Une belle aptitude au travail, de grandes 
dispositions, et il avait entrevu la possibi- 
lité de lui écder plus tard son cabinet d'avo- 

(1) Histoire de ma vie t. IV, p. tf8. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 21 

cat. Effectivement, à vingt-deux ans, Fram 
çois était reçu membre du barreau de Châ- 
teauroux et avait fait dans son pays natal 
des débuts presque éclatants. 

Malheureusement, si cet enracinement 
dans sa paisible province lui valait, avec 
l'estime de tous ceux qui avaient vu son 
père à l'œuvre, la clientèle presque totale de 
ce dernier, il lui donnait, par surcroît, la 
charge d'une famille à nourrir. 

Toujours optimiste, Jean-Baptiste ne 
s'était jamais soucié de sa légion d'enfants. 
Sa charge cédée, il se retira dans son coin, 
laissant à son fils les soucis de famille, heu- 
reux de le suivre de loin, mais bornant là ses 
bons offices, de sorte que l'infortuné Fran- 
çois se trouva, dès le début de sa carrière, 
environné d'entraves matérielles de toutes 
sortes. 

D'autre part, la nature imaginative et 
enthousiaste qu'il avait héritée de son père 
ne paraît pas l'avoir prédisposé aux stériles 
et sèches études de droit. Toute sa vie, ce 
sera la même lamentation contre la stupi- 
dité de la chicane, contre l'étroitesse de 
son métier, contre la médiocrité de sa pro- 



22 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

fession. Né dans la génération romantique, 
gorgé de toutes les idées et de tous les rêves 
qui nourrissaient une jeunesse frénétique, 
comment n'eût-il pas été préparé à souf- 
frir plus que tout autre des misères de l'exis- 
tence? Cet imaginatif violent qui se sentait 
une âme capable de résister aux assauts les 
plus impétueux du destin succombait devant 
les tracasseries d'une plate vie de province. 
Que de rêves n'avait pas faits François Rol- 
linat? Il s'était vu grand orateur du Palais 
ou du corps législatif, faisant frémir des 
salles par l'artifice de sa parole, remportant 
des victoires sur tout un peuple, soulevant 
des ovations, concentrant des colères ou 
apaisant des haines, grandissant chaque 
fois lui-même dans ces aventures héroïques 
où tout devait être grand, et le cadre et les 
personnages, et les intérêts en jeu. Il s'était 
vu grand artiste, semblable à ces poètes, 
à ces romanciers, à ces dramaturges qui 
soulèvent d'émotion une salle entière et 
passent dans la vie comme dans une cla- 
meur d'admiration. Il s'était vu grand 
politique, grand général, grand diplomate, 
il s'était vu héros d'une passion extrava- 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 23 

gante, — mais il ne s'était jamais aperçu ce 
que la vie le contraignait d'être, un mé- 
diocre, un obscur, un pauvre avocat de 
province sans fortune et sans gloire. 

Rêves écroulés, illusions envolées, qu'il 
y en a eu, à cette époque, d'exaltés à l'ima- 
gination trop bouillonnante, demeurant 
stupides de saisissement devant les débris 
de leur chimère ! Nulle époque plus vibrante 
que celle-là, mais aussi nulle époque plus 
désenchantée. 

Dans ces premières heures d'amertume 
que connut François Rollinat, une grande 
lueur d'espérance vint éclairer sa détresse : 
une femme passa, une âme d'élite à laquelle 
il s'accrocha soudain de toute l'énergie du 
désespéré. Pour cet ardent, pour cet enthou- 
siaste, pour ce frénétique, George Sand fut 
mieux que le salut : ce fut la vie même. 
Ce fut à la fois pour lui et l'incarnation de 
son propre rêve, une vision de ce qu'il 
aurait vouulu être, et une promesse de ce 
qu'il serait plus tard s'il avait le courage de 
surmonter les obstacles de son destin, — un 
exemple en même temps présent et futur. 
Devenir l'ami, le confident d'un être comme 



?4 U\E AMITIÉ ROMANTIQUE 

celui-là, quel rêyo ! Et que ne ferait-on pas 
pour le réaliser ! . . . 

De son côté, George Sand était arrivée 
à Tune des époques les plus pénibles de sa 
vie, Un peu lassée déjà de la vie littéraire, 
dégoûtée à plus d'un instant de l'existence 
de bohème qu'elle avait menée à Paris, 
aspirant à retrouver son cher Berry et épou- 
vantée par avance à l'idée de s'y retrouver 
ayec M. Dudevant, elle était dans la période 
des troubles, des angoisses, des incertitudes, 

Elle connaissait trop la vie pour ne pas 
l'apprécier à sa juste valeur, et elle n'en 
avait pas encore assez épuisé le calice pour 
ne pas y chercher toutes les affections pos- 
sibles. Aussi se jeta-t-elle sur cette amitié 
pour Rojlinat avec une sorte de sornhre ar- 
deur dont elle se souvenait plus tard lors- 
qu'elle écrivait dans Y 'Histoire de ma vie : 

Outre les motifs d'estime et de respect que 
j'avais pour ce caractère éprouvé par tant 
d'abnégation et de simplicité dans l'héroïsme 
domestique, une sympathie particulière, une 
douce entente d'idées, une conformité, ou, 
pour mieux dire, une similitude extraordi- 
naire d'appréciation de toutes choses, nous 



GEORGE J3AND ET FRANÇOIS RQLUNAT ?5 

révélèrent l'un à l'autre ce que nous avions,' 
rêvé de l'amitié parfaite, un sentiment à part 
de tous les autres sentiments humains pour 
sa sainteté et sa sérénité (1). 

Avec cette faculté d'illusion propre aux 
romantiques, elle transforme tout de suite 
cette liaisou en la sublimisant, si Ton peut 
dire. De François Rollinat, bon ami de 
province, cœur tendre et élevé, elle fait 
l'Ami en soi, le héros de l'Amitié, l'incarna- 
tion du compagnon, du confident, du dis- 
ciple. Comme cet obscur a eu raison d'avoir 
confiance en elle ! Voici que, du premier 
coup, elle le hausse à la dignité de grand 
premier rôle. Dans sa modestie, il n'aspi- 
rait qu'à jouer les confidents : il sera mieux, 
il sera l'un des protagonistes principaux de 
cette vie de femme que vont traverser tant 
d'orages et tant de drames. 

Déjà, dès janvier 1832, un an à peine 
après qu'ils se sont connus, elle lui avoue 
l'empire qu'il a pris sur son âme : 

Mon cjier Rollinat, écrit-elle de Nohant, 
dites-moi que vous viendrez bientôt, j'ai le 

(1) Op. cit., p. 89. 



26 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

spleen. Vous me guérirez. Aimez-moi, quoique 
je ne mérite guère l'amitié d'un homme comme 
vous. J'en ai d'autant plus besoin. — Georges 

S... (1). 

Mais alors elle est si triste, si sombre, si 
découragée ! Elle vient d'être très malade, 
ainsi que ses enfants. Et son humeur s'en 
ressent, cette humeur qui sera si égale plus 
tard, et qui est pour l'instant fantasque, 
désorbitée, comme sa vie. Elle demandait 
l'appui de Rollinat, tout à l'heure : aujour- 
d'hui, elle n'en a que faire, et, quelques 
jours plus tard, répondant à une lettre 
d'amitié et de dévouement passionnés, elle 
se reprend à douter de tout : 

Vous écrire, mon ami, c'est impossible. 
C'est tout au plus si je pourrais vous parler 
de moi, je suis fatiguée de la vie, c'est tout ce 
que je sais, c'est tout ce que je sens à l'heure 
qu'il est : que personne ne m'aime pour le 
quart d'heure, je ne suis pas capable de le 
rendre. Oubliez-moi tous comme on oublie les 
morts. 

Quand je reviendrai à la vie, je repartirai 
pour Paris et je vous verrai certainement à 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 27 

Châteauroux. En attendant donnez-moi de 
temps en temps signe de vie. Si vous pouvez 
vous échapper un jour, venez. Sinon, priez 
quelquefois Dieu pour l'âme du purgatoire. 
Envoyez-moi ces chants de Berlioz si on ne 
s'en sert pas chez vous (1). 

De Nohant à Châteauroux, la distance 
n'était pas grande : dans les heures de crise 
trop intense, George Sand profitait du voi- 
sinage de son ami pour l'appeler auprès 
d'elle, ou bien c'est elle-même qui, prise 
d'un soudain désir d'épanchement, allait 
le trouver dans sa vie de tracas et'd'afîaires : 

Cher ami, pourriez-vous venir me voir à 
l'hôtel Suart (2), dimanche prochain. Je vous 
ferai avertir en arrivant. Aurez-vous malgré 
vos affaires une haure ou deux de causerie à 
me consacrer? 

J'irai avec vous demander à dîner à votre 
mère si le départ de la diligence me le permet, 
sinon je lui ferai toujours une petite visite. 

A dimanche donc. Je reporterai la musique 
à votre sœur. Adieu, je vous aime de toute 
mon âme. — G. — Jeudi (3). 

(1) Lettre inédite. 

(2) Hôtel de la Promenade, à Châteauroux. 

(3) Lettre inédite. 



28 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Cette inégalité d'humeur qui est la sienne 
alors, on la retrouve dans le style de ces 
courts billots qui fixent des rendez-vous, 
qui indiquent des lieux et des heures de 
rencontre, parfois en quelques mots précis, 
presque secs, d'autres fois en phrases ga- 
mines, primesautières, comme cette fin 
d'une lettre parue dans la Correspondance : 
« Bonsoir, mon bon petit avocat. Je vous 
donne une très sainte bénédiction, » 

Un autre jour, elle lui écrit brusque- 
ment : 

Je ne connais rien de plus canaille que moi 
aujourd'hui, mon vieux, et je me sens si aise 
d'être débarrassée de ma journée que, loin de 
faire du spleen, je me plonge avec délices 
dans cette béate stupidité qu'il m'est enfin 
permis de goûter. Si tu étais là, pauvre cer- 
velle, je te griserais pour me faire rire, dus- 
sions-nous en crever tous les deux... Pour au- 
jourd'hui, je suis chien. Je dis que la vie n'est 
bonne qu'à gaspiller. J'ai mis tout ce que j'a- 
vais de cœur et d'énergie sur des feuilles de 
papier Weynen. Mon àme est sous presse, 
mes facultés sont dans la main du prote... 
Dans deux jours, j'aurai fini V alcaline ou je 
serai morte. Veux-tu que j'aille te voir la se- 



GEORGE SAXD ET FRANÇOIS ROLLINAT 20 

maine prochaine? Fike le jour, partie que de 

là si tu Yf'iix nous irons a Valençay. Gfelë 
t'arrange-t-il?... Réponds-moi donc et décide 
le jour ; c'est à toi, qui n'es pas libre quand 
tu veux, de régler l'ordre et la marche. Mais 
il faut nous prévenir d'avanCe,.afm de pré- 
parer nos pataches, nos pistolets de voyage, 
nos pelisses fourrées, nos astrolabes, enfin 
tout l'appareil du voyageur... (1). 

Et puis, tout d'un coup, deux jours après 
cette lettre au ton léger et même gouailleur, 
elle envoie à son petit avocat le court billet 
suivant écrit d'une plume nerveuse et 
comme rageuse : 

Je n'irai point à Valençay, je n'irai point 
à Châteauroux, j'irai peut-être au cimetière; 

Si vous pouvez me consacrer ces trois ou 
quatre jours que nous eussions passés en pa- 
tache, venez. — G. S. — Nohant, 22 août 
1832 (2). 

Ces sautes d'humeur brusques, ces ca- 
prices et ces volte-faces nous montrent, 
mieux qu'un long récit, dans quelle agita- 
tion de pensée et de sentiment se trouvait 

(1) Lettre en partie inédite. 

(2) Lettre inédite. 



30 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

alors George Sand. Il semble bien que 
jamais le besoin d'une affection tendre et 
fidèle ne lui parut plus nécessaire. A peine 
a-t-elle perdu de vue François Rollinat 
qu'elle se rappelle à lui : 

Je t'ai écrit une longue lettre adressée à la 
Société des jeunes gens. J'étais inquiète de ta 
santé, vieux. Pourquoi n'ai-je pas encore do 
réponse?... Ecris-moi donc au moins com- 
ment se porte ton vieux et triste individu. 
Mon squelette centenaire dort, fume, prend 
du tabac, griffonne du papier, et pleure comme 
un veau. Si tu te portes mieux, si tu peux 
supporter la compagnie d'un galérien ou d'un 
pendu, reviens. Si ma tristesse t'ennuie et te 
fait mal, ne reviens pas ; mais écris-moi, ne 
sois plus malade et aime ton vieux George (1). 

Quelle ne devait pas être la joie de Fran- 
çois Rollinat en recevant des missives de 
cette sorte ! Cette amitié idéale, irréelle, 
qu'il n'eût peut-être pas osé espérer dans 
le secret de son cœur, elle s'offrait à lui, 
vivante et vraie. Avec quelle émotion poi- 
gnante avait-il dû accueillirdans sa demeure, 
sous le toit de sa vieille maison de pro- 

(1) Correspondance, I, p. 230. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 31 

vince, cette jeune femme étrange aux yeux 
calmes et brillants, à la taille souple, à la 
lourde chevelure, à la beauté énigmatique 
et troublante, qui apparaissait déjà dans 
un halo de gloire ! 

Le contraste était rude entre la jeune 
femme romantique et la bourgeoisie de 
Châteauroux, François ne l'ignorait pas, — 
George Sand non plus, — et c'est peut-être 
bien pour prévenir les étonnements qu'elle 
écrivait à son ami en manière de plaisan- 
terie : 

Préviens ta mère et tes grandes sœurs que 
j'ai excessivement mauvais ton, que je ne sais 
pas me contenir plus d'une heure ; qu'en- 
suite, semblable au baron de Corbigny, «je 
ne puis m'empêcher de jurer ei de nï 'enivrer ». 
Que veux-tu ! chacun a ses petites faiblesses, 
disait je ne sais plus quel particulier, en faisant 
bouillir la tête de son père dans une mar- 
mite, pour la manger. Enfin, garde- toi de me 
faire passer pour quelque chose de présen- 
table (1). 

En réalité, George Sand était bonne et 
charmante et elle fit tout de suite la con- 

(1) Correspondance, I, p. 229. 



32 im: amitié romantique 

quête de la nombreuse famille Rollinat, 
mais surtout de Juliette avec laquelle elle 
se trouva bientôt sur le pied de l'intimité. 
Malheureusement de telles heures étaient 
brèves. Ramenée à Paris par la nécessité 
de reprendre contact avec le milieu litté- 
raire, George Sand fut trop asborbée, du- 
rant cet hiver de 1833, par des soucis de 
toutes sortes pour songer à Fami fidèle qui 
brûlait toujours de ferveur là-bas dans Une 
obscure cité de province. 

Une vie intense et tragique l'avait reprise 
dès son arrivée à Paris et sa réinstallation 
avec Solange dans le logement du quai 
Malaquais. 

Ce fut, d'abord, la liaison avec Jules San- 
deau qui se dénoua si lamentablement, puis 
l'aventure éphémère avec Mérimée, la ren- 
contre de Marie Dorval qui laissa tant de 
rancœur dans son âme, enfin, au milieu du 
bouillonnement général des idées sociales^ 
de la fermentation des esprits énervés au 
suprême degré par les événements poli- 
tiques, le spectacle effroyable du choléra 
s'abattant sur Paris, qui la bouleversa pro- 
fondément. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 33 

Tout autour d'elle et des siens, la mort 
en permanence, la mort, sujet unique des 
conversations, la mort, vision inoubliable de 
chaque jour. Il faut lire le récit des contem- 
porains pour se faire une idée de ce que dut 
être l'existence des Parisiens dans cette 
funeste année. A. Bazin, dans ce curieux 
témoignage d'un temps qui s'appelle U Épo- 
que sans nom, nous en a laissé un tableau 
impressionnant : 

Le moyen, dit-il, de ne pas se troubler lors- 
qu'on vous recommande surtout d'être cal- 
me? Le moyen de ne pas trembler lorsqu'on 
vous assure que la frayeur tue? C'est l'action 
qui distrait ; mais toute l'action de ce mo- 
ment se reportait sur l'horrible fléau. Chez 
soi, l'on avait à remplir toutes les prescrip- 
tions médicales. Il fallait empuanter sa mai- 
son pour la désinfecter, démeubler sa cham- 
bre pour l'assainir. On sentait partout le cho- 
léra dans l'odeur sépulcrale du chlore. On le 
retrouvait dans la ceinture de flanelle, dans 
les chaussettes de laine ; on s'habillait du 
choléra. Dehors vous le retrouviez embusqué 
au vitrage de chaque boutique, vous mena- 
çant de sa gigantesque main, si vous n'entriez 
pas bien vite acheter des flacons, des sachets, 
dès gants, des pommades, des bonbons, des 

3 



34 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

gâteaux, du vin do Rancio, du tabac, que 
sais-je? tout ce dont les magasins voulaient 
se dégarnir... Do quelque côté qu'il vous plût 
d'aller, le choléra vous poursuivait : il était 
dans la conversation commencée du salon où 
l'on vous annonçait; il était dans la rencontre 
de deux amis qui se serraient la main... (1). 

Conçoit-on maintenant qu'au milieu 
d'une telle agitation et de transes de cette 
sorte, elle ait pu oublier l'ami fidèle qui 
peinait là-bas dans une ingrate besogne? 
Elle l'oubliait si peu, cependant, que c'est 
sa vivante image qu'elle façonnait en écri- 
vant Lélia et qu'elle représentait sous 
les traits de Trenmor. Ce roman dans 
lequel elle eût voulu s'absorber au point 
d'oublier toutes les préoccupations tra- 
giques du dehors, c'était en quelque sorte 
une conversation idéale avec l'élu de son 
amitié, avec François, c'était l'écho des 
propos qu'ils avaient déjà échangés devant 
les chers horizons de son Berri durant l'été 
qui venait de s'écouler, mais tout cela, bien 
entendu, agrandi, transformé, transfiguré 
par la magie de son style et do son talent. 

(1) T. II, p. 255. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 35 

Cette curieuse identification de François 
Rollinat avec Trenmor qui a été si bien 
mise en lumière par Wladimir Karénine, 
dans son beau livre sur George Sand (1), 
nous en avons la preuve, dans la lettre 
qu'elle écrivit le 20 mai 1833 (2) à l'ami 
désespéré qui la suppliait de se rappeler à 
lui, lettre qui est parue dans la Corres- 
pondance, mais tronquée et que nous 
rétablissons ici pour la première fois dans 
son intégralité : 

Cher ami, tu ne penses pas, j'imagine, que 
j'aie changé d'avis. Tu es toujours à mes yeux 
le plus honnête et le meilleur des hommes. Je 
ne t'ai pas donné signe de souvenir et de vie 
depuis bien des mois. C'est que j'ai vécu des 
siècles, c'est que j'ai subi un enfer depuis ce 
temps-là. Tu sais que, socialement, je suis 
libre et plus heureuse. Tu sais que ma posi- 
tion est extérieurement calme, indépendante 
et avantageuse. Mais pour arriver là tu ne 
sais pas par quels affreux orages il m'a fallu 
passer. Il faudrait, pour te les raconter, passer 

(1) George Sand, sa vie et ses œuvres. Paris> 1899. 
Ollendorff, éd. 

(2) Et non le 26 mai, comme il est imprimé par 
erreur au t. 1, p. 24G, de la Correspondance. 



36 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

bien des soirs dans les allées de Nohant, à la 
clarté des étoiles, dans ce grand et beau si- 
lence que nous aimions tant. Dieu veuille que 
ces temps nous soient rendus et que nous 
admirions encore ensemble le clair de lune 
sur la cascade d'Urmont ! 

Mais cette indépendance, si chèrement 
achetée, il faudrait savoir en jouir et je n'en 
suis plus capable. Mon cœur a vieilli de vingt 
ans et rien dans la vie ne me sourit plus. Il 
n'est plus pour moi de passions profondes, 
plus de joies vives. Tout est dit. J'ai doublé 
le cap. Je suis au port. Non pas comme ces 
bons nababs qui se reposent dans des hamacs 
de soie, sous les plafonds de bois de cèdre de 
leurs palais, mais comme ces pauvres pilotes 
écrasés de fatigue et brûlés par le soleil, qui 
sont à l'ancre et qui ne peuvent plus risquer 
sur les mers leur chaloupe avariée. Ceux-là 
sont en panne. Ils n'ont pas de quoi vivre à 
terre, et, d'ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont 
eu jadis une belle vie, des aventures, dçs com- 
bats, des amours, des richesses. Ils voudraient 
recommencer, mais le navire est démâté, la car- 
gaison est perdue, il faut échouer sur le sable 
et rester là. Tu comprends au fond de cette 
belle poésie l'état maussade de mon cerveau. 
Suis-je plus à plaindre qu'avant? Je crois 
que oui. Ce calme qui vient de l'impuissance 
est une plate chose. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 37 

Pour toi, c'est différent, ami, la raison, 
la force, la volonté t'ont placé où tu es. Aussi 
tu as en toi-même de sérieuses jouissances, 
de nobles consolations. 

Je t'enverrai une longue lettre avant peu 
de temps, c'est-à-dire un livre que j'ai fait 
depuis que nous nous sommes quittés. Mais 
c'est une éternelle causerie entre nous deux. 
Nous en sommes les plus graves personnages. 
Quant aux autres, tu les expliqueras à ta fan- 
taisie, mais tu iras au moyen de ce livre 
jusqu'au fond de mon âme et jusqu'au fond 
de la tienne. Aussi je ne compte pas pour une 
lettre les lignes que je t'écris. C'est pour te 
dire seulement que tu es avec moi et dans 
ma pensée à toute heure. Tu verras bien en 
me lisant que je ne te mens pas. 

Adieu, Trenmor, écris-moi, parle-moi de 
toi beaucoup, de ta famille, des soins austères, 
de la grande et belle et triste vie. Je te verrai 
dans un ou deux mois en partant pour la 
Suisse. 

Charles est toujours un enfant qu'un mot 
rend heureux et qu'un mot désole, prêt à 
tout croire, prêt à tout nier. Un enfant d'un 
an, hors du vrai, trop extatique pour faire un 
homme, mais il changera, espérons-le. Adieu, 
crois que pour la vie je suis à toi. 

Ton amie, George Sand. 

20-19 mai {sic) 1833. 



38 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Mais si François Trenmor était son ami 
fidèle, s'il était mieux, si elle Favait haussé 
à la dignité d'Ami, n'était-ce pas aussi 
parce qu'il était vraiment le reflet d'elle- 
même, parce qu'elle retrouvait en lui ses 
propres pensées, la couleur de ses propres 
sentiments, les élans et les désillusions de 
son propre cœur? Par conséquent, Fran- 
çois et George, Trenmor et Lélia pouvaient 
ne faire qu'un à un certain moment de leur 
destinée, et c'est cette curieuse unité de 
deux êtres réunis dans la même amitié abso- 
lue et farouche que l'auteur de Lélia a 
soulignée en quatre ou cinq pages admi- 
rables sur l'amitié. Ces pages, écrites le 
15 juin 1833 et extraites de son album 
intime, Sketches and Hints, ont été publiées, 
pour la première fois, par Mme Wladimir 
Karénine dans le livre que nous avons 
cité (1). Elles éclairent à merveille et cette 
partie de sa vie et la signification de Lélia, 
et elles sont d'un intérêt capital pour la 
compréhension de la place exacte qu'occupe 
alors François dans l'esprit de Mme Sand : 

(1) Op. cit., p. 429. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 39 

A F. R. 

C'est vous dont l'àme est forte et patiente, 
vous dont la tête est froide, vous dont la mé- 
moire est pleine de la science du mal et du 
bien. Vous, homme obscur, laborieux, résigné, 
C'est vous qui êtes vertueux et qui brillez 
dans mes songes comme une étoile fixe parmi 
les vains météores de la nuit. C'est vous, 
homme perfide, homme retrempé, homme 
nouveau, dont je rêvais, lorsque j'écrivis 
Trenmor. Par quelle liaison d'idées j'ai été 
de lui à vous, pourquoi j'ai comblé la dis- 
tance qui vous séparait, homme réel, de ce 
personnage imaginaire par des lignes fan- 
tasques et des ornements capricieux. Pour- 
quoi enfin j'ai altéré la pureté de mon modèle 
en le revêtant d'un éclat puéril et d'une vaine 
beauté de corps, c'est ce que vous devinerez 
peut-être, car pour moi je ne le sais plus. 
Peut-être, en lisant avec un esprit tranquille 
ce que j'écris avec une àme préoccupée de 
sa propre douleur, retrouverez-vous dans ce 
dédale de l'imagination le fil mystérieux qui 
se rattache à votre destinée. 

Moi qui ai vécu des vies, je ne sais plus 
à quel type de candeur ou de perversité 
appartient ma ressemblance. Quelques-uns 
diront que je suis Lélia, mais d'autres pour- 
raient se souvenir que je fus jadis Sténio, J'ai 



40 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

eu aussi des jours de dévotion peureuse, de 
désir passionné, de combat violent et d'aus- 
térité timorée où j'ai été Magnus. Je puis 
être Trenmor aussi. Magnus c'est mon en- 
fance, Sténio ma jeunesse, Lélia est mon 
âge mûr, Trenmor sera ma vieillesse peut- 
être. Tous ces types ont été en moi, toutes ces 
formes de l'esprit et du cœur, je les ai possé- 
dées à différents degrés, suivant le cours 
des ans et les vicissitudes de la vie. Sténio est 
ma crédulité, mon inexpérience, mon vieux 
rigorisme, mon attente craintive et ardente 
de l'avenir, ma faiblesse déplorable dans la 
lutte terrible qui sépare les deux jeunesses 
de l'homme. Eh bien, ce calice n'est pas 
encore épuisé entièrement. Encore mainte- 
nant je retrouve de ces puériles grandeurs 
et de cette candeur funeste, quelques heures 
de plus en plus rares et passagères. Ma- 
gnus, avec ses irréalisables besoins, avec 
sa destinée de fer et son éternel appétit de 
l'impossible, représente encore une dou- 
leur énergique, combattue, réprimée que 
j'ai subie longtemps dans sa force et dont 
je ressens encore parfois les lointaines 
atteintes. 

Trenmor, c'est ce beau rêve de sérénité 
philosophique, d'impassible résignation dont 
je me suis souvent bercée, quand ma rude 
destinée me laissait un instant de relâche 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 41 

pour respirer et songer à des temps calmes, 
à des jours meilleurs. 

A vos côtés, mon ami, j'étais Trenmor, 
j'étais vous. En contemplant le magnifique 
spectacle d'une grande âme victorieuse de 
l'adversité, je m'identifiais à ce sublime repos 
de l'intelligence, j'aspirais aux mêmes triom- 
phes, aux mêmes satisfactions pures et sé- 
rieuses. Et vous, en écoutant le récit de mes 
travaux incessants, en voyant cette lutte 
journalière entre ma raison et mes vains dé- 
sirs, vous deveniez pour me comprendre, 
pour me plaindre, pour partager mes souf- 
frances, un homme semblable à moi. Et vous 
aussi, Trenmor, vous deveniez Lélia. 

Car avant de vaincre, vous avez com- 
battu, vous avez traversé les orages de la 
vie. Vous avez subi les maux dont aujour- 
d'hui votre amitié sainte cherche à me gué- 
rir. Vous avez longtemps flotté entre un su- 
blime rêve de votre sérénité présente et d'im- 
puissantes aspirations vers les orages du 
passé. Vous avez été mol comme je le suis 
aujourd'hui, inquiet, déchiré, sanglant, en 
suspens entre les horreurs du suicide et l'éter- 
nelle paix du cloître. 

Ainsi, nous avons tous deux reflété sans 
doute ces quatre diverses faces de la vie. 
Mais moi, pourtant, dirai-je que j'ai été, que 
je suis, que je puis être Trenmor? Hélas ! 



\-l UNE AMITIÉ ROMANTIC 

qu'elles ont été courtes mes heures de raison 
< i de force! Combien Dieu a été avare envers 
moi des consolations qu'il répand sur vous ! 
Combien je me suis laissé dévorer par cette 
soif de Y irréalisable que n'ont pas encore 
daigné éteindre les saintes rosées du ciel ! 

Paroles magnifiques, mais qui ne sont 
peut-être bien que des paroles. Sans doute 
la femme qui les a écrites a déjà souffert, mais 
qu'est cette souffrance à côté de celle qu'elle 
va ressentir dans les années qui suivent?... 
Voici la tempête dévastatrice de l'amour 
qui surgit du fond de l'horizon : c'est l'heure 
où la voix de l'ami se tait brusquement, 
comme intimidée. 



II 



Elle se tut pendant près d'une année. 

De l'histoire lamentable et sublime de 
Venise, des serments échangés et violés, 
des baisers pris et rendus, de tout le cortège 
de cette aventure incomparable, que connut 
François Rollinat? Peu de chose, très pro- 
bablement, ce qu'on savait à La Châtre et 
à Châteauroux, des bribes, des portions 
mensongères, des racontars entremêlés de 
choses vraies émanant des lettres de Mme 
Sand à Jules Boucoiran, à Hippolyte Châ- 
tiron, à Gustave Papet. Sans doute son 
cœur d'ami a-t-il deviné qu'un drame 
effroyable se joue dans la vie de son autre 
lui-même, mais aucune donnée précise de 
la réalité ne vient confirmer ni détruire les 
hypothèses que forme son cerveau inventif 



44 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

dans les quelques repos arrachés au labeur 
acharné. 

Enfin, vers le milieu du mois de mai 1834, 
n'y pouvant plus tenir, il adresse cette lettre 
à George Sand à son ancien domicile, 
19, quai Malaquais : 

Châlcaiiroux, 17 mai 1834. 

Mon amie, êtes-vous morte ou vivante? 
Depuis six mois, vous ne m'avez pas donné 
signe de vie. Je n'ai pourtant pas cessé de 
penser à vous. Vous êtes toujours l'objet de 
mes plus profondes affections, mon idole, 
mon seul espoir dans ce monde et dans l'au- 
tre. Votre amitié me console de toutes les tri- 
bulations de la vie ; avec vous je me sens 
grand et fort. Sans vous, je suis frappé de 
découragement et de désespoir. 

Ecrivez-moi donc, mon amie, que vous ne 
m'avez pas totalement oublié, que vous me 
conserverez encore quelque reste d'attache- 
ment. Dans tous les cas, souvenez-vous de 
l'inviolable amitié que vous portera jusqu'au 
tombeau votre fidèle et vieux camarade 

Roll. 

P.-S. — Ecrivez-moi toujours chez Dan- 
sard (1). 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 45 

La lettre paraît demeurer sans réponse. 
A ce moment, George Sand a presque 
retrouvé son équilibre. Demeurée seule avec 
Pagello, tout entière absorbée par sa 
besogne, elle s'est jetée dans le travail 
acharné et consolateur, et puis elle voyage. 
Elle passe par les lacs de Lombardie, elle 
descend vers Genève, le Mont Blanc, enfin 
touche barre à Paris d'où elle adresse, le 
15 août, à Rollinat la lettre suivante publiée 
en partie dans la Correspondance (1) et que 
nous rétablissons intégralement : 

Mon ami, j'ai reçu ta brave lettre du mois 
d'avril hier, en arrivant de Venise où j'ai 
passé toute l'année. Je pars dans cinq ou six 
jours pour le pays, et j'espère que je te trou- 
verai à Châteauroux ; tâche de ne pas être 
absent du 24 au 26 et de venir avec moi 
jusqu'à Nohant pour quelques jours, il le 
faut absolument, pour que je sois complète- 
ment heureuse un jour dans ma vie. Je ne sais 
rien te dire de moi, sinon que j'étais malade 
de l'absence de mes enfants et que je suis 
ivre de revoir Maurice et impatiente de 
revoir Solange, que je t'aime comme un frère, 

(1) Page 278. 



46 1"\E AMITIÉ ROMANTIQUE 

aussi vivement et aussi saintement, et que 
sous 1rs belles étoiles de l'Italie, je n'ai pas 
passé un soir sans me rappeler nos prome- 
nades et nos entretiens sous le ciel de No- 
uant. Je ne t'ai pas écrit, il eût fallu te racon- 
ter ma vie entière, et c'est un triste et long 
roman que je n'avais pas le courage de 
retracer. Je te raconterai tout sous les arbres 
de mon jardin, ou dans los traînes d'Ure- 
mont, ne me retire pas ce bonheur-là, mon 
ami, quelque affaire que tu aies. Songe que 
les affaires se retrouvent et que les jours heu- 
reux ne pleuvent pas pour nous. 

Si Charles est auprès de toi, embrasse-le 
pour moi du fond du cœur. Il m'a écrit des 
injures au moment de mon départ et je pense 
qu'il me déteste encore, dis-lui que ça ne 
m'empêche pas de l'aimer et de l'estimer 
comme une des meilleures ou des plus pures 
créatures que je connaisse. Eh ! par Dieu, 
je n'en connais guère. Mais je sais qu'il y en a. 
Adieu, mon ami, j'ai trois cent cinquante 
lieues dans le postérieur et une quarantaine 
dans les jambes, car j'ai traversé la Suisse à 
pied. De plus, un coup de soleil sur le nez, 
et le teint couleur de brique. Ce qui fait que 
je suis charmante, et qu'il est bien heureux 
pour toi que nous ne soyons qu'amis, car je 
défie bien tout animal appartenant à notre 
espèce, de ne pas reculer d'horreur en me 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 47 

voyant. Ça m'est bien égal, j'ai le cœur rempli 
de joie. 

Cette gaieté retrouvée dans la liberté 
reconquise, George Sand l'exprime encore 
une fois quelques jours plus tard dans une 
nouvelle lettre à François Rollinat qui est 
parue dans la Correspondance, mais à une 
date fausse : août 1832. En réalité, la lettre 
est du 28 août 1834 (1). L'auteur de Lélia 
vient d'arriver à Nohant « malade, fati- 
guée, enrhumée, endormie, stupide », et sa 
première pensée est pour l'ami qu'elle n'a 
pu voir à Châteauroux, François étant 
absorbé par les assises : 

Arrive bien vite, je suis impatiente de t'era- 
brasser et de passer quelques bons jours avec 
toi... Je suis ici pour trois semaines, je n'en- 
tends pas perdre ces moments de bonheur, si 
rares dans ma vie et si chèrement payés. 
Viens, brave homme. Nous t'attendons. Je 
t'embrasse de toute mon âme (2). 

(1) C'était l'avis de M. Spoelberch de Lovenjoul, 
qui avait ingénieusement remarqué que le 28 août 
était tombé un jeudi (date de la lettre), non pas en 
1832, mais en 1834. 

(2) CdrteSpOhddnse, I, p. 225. 



48 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Ces trois premières semaines de sep- 
tembre 1834 vont être une date capitale 
pour l'épanouissement de leur amitié. Sous 
les ombrages de Nohant, le long des traînes 
encore fumeuses des buées du matin ou 
endeuillées par les premières ombres du 
soir, dans le parc solitaire, à la clarté des 
étoiles dans les belles nuits, des paroles vont 
être dites, des sentiments vont être évo- 
qués, des confidences mutuelles vont s'arra- 
cher qui vont définitivement donner le ton 
à cette amitié, qui vont, en quelque sorte, 
la sublimiser sur l'autel de la douleur com- 
mune. 

George Sand paraît très gaie à l'idée de 
revoir son cher Nohant et tous ses amis. 
En réalité, elle traîne une douleur incu- 
rable : la plaie que l'amour a faite à son 
cœur est loin d'être cicatrisée, c'est tout 
au plus si elle peut s'étourdir et oublier les 
lancinantes souffrances. 

Alfred est loin, à Bade, Pagello est à 
Paris, solitaire et sombre, elle l'invite à 
Nohant, mais elle sait peut-être bien qu'il 
ne viendra pas. Et, du reste, s'il venait, à 
quoi bon recommencer l'antienne éternelle 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 49 

de l'amour? Dès lors, que reste-t-il? L'acre 
sensation du présent, le regret incurable 
du passé évanoui. Heures sombres, jours 
de désespoir dans la beauté de la nature et 
de Tété triomphant. 

Mais François n'est-il pas là? L'âme 
tendre et dévouée qui, dès le premier jour, 
s'est offerte à elle, l'ami incomparable qui 
accepte comme une joie de partager toutes 
les souffrances est accouru aux premiers 
mots de son désir, et, maintenant, il vit 
côte à côte avec elle, trop heureux de res- 
pirer sous le même toit que l'élue de son 
amitié. Et, peu à peu, sa présence consola- 
trice va combler Mme Sand de ses bienfaits ; 
elle l'avoue elle-même dans les Lettres d'un 
Voyageur (1) : 

Je ne sais personne dont la société intime 
et journalière soit plus bienfaisante : je ne 
sais pas si je l'aime plus ou moins que toi... 
Seulement je ne parle de mon mal qu'à Rolli- 
nat et à toi. Lui ne me donne ni conseils, ni 
encouragements, ni consolations : nous échan- 
geons peu de paroles dans le jour ; nous mar- 

(1) Lettre à Néraud, de septembre 1834. Lettres 
d'un voyageur, p. 107. Calmann-Lévy, éd. 

4 



50 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

chons côte à côte dans les traînes du vallon 
ou dans les allées de mon jardin, courbés 
comme deux vieillards, concentrés dans une 
muette douleur, et nous comprenant sans 
nous avertir. Le soir, nous marchons encore 
dans le jardin jusqu'à minuit ; c'est une fa- 
tigue physique qui m'est absolument néces- 
saire pour trouver le sommeil, et à lui aussi 
qui souffre continuellement des nerfs. Alors 
nous nous racontons les détails et les ennuis 
de notre vie. Quelquefois nous retombons 
dans un profond silence ; il regarde les étoiles, 
où il me rêve un asile, et je promène d'inu- 
tiles regards sous les ténébreux ombrages 
que nous traversons. Leur anystérieux silence 
me fait tressaillir quelquefois d'épouvante, et 
il me semble que c'est mon spectre qui se 
promène à ma place dans ces lieux mornes 
comme la tombe. 

Alors je passe mon bras sous le sien, comme 
pour m'assurer que j'appartiens encore au 
monde des vivants, et il me répond avec sa 
voix caverneuse et monotone : 

— Tu es malade, bien malade. 

Malgré le peu d'encouragement qu'il me 
donne, son amitié m'est très précieuse, et sa 
société m'est, en quelque sorte, nécessaire. 11 
me semble que, tant que j'aurai à mon côté 
un ami sincère et fidèle, je ne peux pas mourir 
désespérée ; je lui ai fait jurer ce soir qu'il 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 51 

assisterait à ma dernière heure, et qu'il aurait 
le courage de ne point me retenir. Il y a dans 
la voix, dans le regard, dans tout l'être de 
ceux que nous aimons, un fluide magnétique, 
une sorte d'auréole, non visible, mais sen- 
sible au toucher de l'âme, si je peux parler 
ainsi, qui agit puissamment sur nos sensa- 
tions intimes. La présence deRollinat m'infuse 
silencieusement la résignation mélancolique. 
Quand il est assis, à une heure du matin, au 
fond du grand salon, et qu'à la faible clarté 
d'une seule bougie, oubliée plutôt qu'allumée 
sur la table, je jette de temps en temps les 
yeux sur sa figure grave et rêveuse, sur ses 
orbites enfoncées, sur sa bouche close et 
serrée, sur son front que plisse une médita- 
tion perpétuelle, il me semble contempler 
l'humble courage et la triste patience revêtus 
d'une forme humaine. 

Ainsi François Rollinat était vraiment 
pour elle à ce moment une manière de con- 
solation dans la douleur par le spectacle 
d'une grande âme blessée, elle aussi, et 
martyrisée par la vie, — si tant est que la 
vue de la souffrance d'autrui puisse calmer 
la nôtre ! Mais si profond était alors le 
désespoir de George Sand, si vide et si noir 
lui paraissait son avenir qu'elle se raccro- 



52 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

chait désespérément à tous les motifs 
d'oubli que lui offrait sa destinée : une 
belle journée passée à courir dans les champs 
avec les enfants, Solange portée sur les 
épaules pour traverser les terres labourées, 
Maurice galopant à leurs côtés avec quelque 
petit camarade, le chien de la maison parti 
en éclaireur, François suivant plus lente- 
ment et plus lourdement, c'étaient quelques 
heures de joie arrachées à la tristesse du 
jour. 

Et François, de son côté, dont la vie 
gâchée à des besognes stériles lui était une 
sorte de reproche journalier, avait aussi un 
immense besoin de faire diversion à la tris- 
tesse de son existence médiocre, et, peut- 
être, le poids de sa douleur lui paraissait-il 
moins lourd à côté de celui qui accablait 
son âme 

Jamais donc ces deux compagnons de 
souffrances ne s'étaient sentis si semblables 
l'un à l'autre, jamais le lien d'amitié qui les 
unissait ne leur avait paru plus fort ni plus 
nécessaire. C'est ce qu'ils comprirent admi- 
rablement durant cette fin de l'été de 1834, 
c'est ce que George Sand exprime avec une 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 53 

singulière lucidité dans la belle lettre qu'elle 
adresse à François, deux jours après le 
départ de celui-ci : 

Je n'ai jamais eu pour toi ni amour moral 
ni amour physique ; mais dès le jour où je 
t'ai connu, j'ai senti pour toi une de ces sym- 
pathies rares, profondes et invincibles que rien 
ne vient altérer ; car plus on s'approfondit, 
plus on se connaît identique à l'être qui l'ins- 
pire et le partage. Je ne t'ai pas trouvé supé- 
rieur à moi par nature; sans cela, j'aurais 
conçu pour toi cet enthousiasme qui conduit 
à l'amour. Mais je t'ai senti mon égal, mon 
semblable, mio confrarc, comme on dit à 
Venise. 

Tu valais mieux que moi parce que tu étais 
plus jeune, parce que tu avais moins vécu 
dans la tourmente, parce que Dieu t'avait 
mis d'emblée dans une voie plus belle et mieux 
tracée. Mais tu étais sorti de sa main avec 
la même somme de vertus et de défauts, de 
grandeurs et de misères que moi. 

Je connais bien des hommes qui te sont 
supérieurs ; mais jamais je ne les aimerai du 
fond des entrailles comme je t'aime. Jamais 
il ne m' arrivera de marcher avec eux toute 
une nuit sous les étoiles, sans que mon esprit 
et mon cœur ait un instant de dissidence ou 
d'antipathie. Et pourtant ces longues pro- 



54 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

menades et ers longs entretiens, combien 
de fois nous les avons prolongés jusqu'au 
jour, sans qu'il s'éveillât en moi un élan de 
l'âme qui n'éveillât le même élan dans la 
tienne, sans qu'il vînt à mes lèvres l'aveu 
d'une misère qui n'eût dans ton cœur l'écho 
d'une misère pareille (1). 

Et, pour mieux marquer la singulière 
force de cette amitié, son originalité et sa 
profonde raison d'être, George Sand ajoute 
en un paragraphe d'une lucidité parfaite : 

L'indulgence profonde et l'espèce de com- 
plaisance lâche et tendre que l'on a pour soi- 
même, nous l'avons l'un pour l'autre. L'es- 
pèce d'engouement qu'on a pour ses propres 
idées et la confiance orgueilleuse qu'on a pour 
sa propre force, nous l'avons l'un pour l'autre. 
Il ne nous est pas arrivé une seule fois de dis- 
cuter quoi que ce soit, bon ou mauvais; ce 
que dit l'un de nous est adopté par l'autre 
aussitôt, et cela, non par complaisance, non 
par dévouement, mais par sympathie néces- 
saire. 

Telle est la définition de cette amitié 
incomparable qu'en donne l'un des deux 

(1) Correspondance, p. 284. (Nous avons rétabli 
quelques phrases sur le texte original.) 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 55 

protagonistes. L'autre n'est pas moins 
explicite, et, rentré dans le labeur obscur 
de sa vie quotidienne, repris par les petites 
médiocrités de l'existence, il répond à la 
confidente de son âme, laquelle a regagné 
Paris et son destin, par l'ardente et résignée 
profession de foi que voici : 

A Madame Dudevant, 
Quai Malaquais, n° 19, Paris. 

Châteauroux, 24 octobre 1834. 

Je suis toujours triste et souffrant comme 
toi, mon amie ; il y a quelques moments où 
je perds la résignation et la patience, j'ai des 
accès de rage et de démence furieuse ; ces cri- 
ses terribles de l'âme dans lesquelles je me 
débats comme un damné, me fatiguent et 
m'accablent : je ne sais plus souffrir. Aussi, 
mon amie, ma vie est une vie d'épuisement, 
ou d'énergie fébrile et convulsive. Quand 
tout cela finira-t-il? Quand sentirai-je mon 
cœur battre moins douloureusement dans ma 
poitrine? Je ne sais : je n'entrevois de bon- 
heur possible pour moi dans ce monde, que 
dans une existence qui me rapprocherait de 
toi, qui nous permettrait presque de vivre 
ensemble, de mêler et confondre nos joies et 
nos douleurs. 



56 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Voilà comment je conçois la vie possible 
dans l'état présent des choses. Oui, mon 
amie, c'est toujours vers toi, vers toi, vers 
toi seule qui se tourne ma pensée, dans les 
bons comme dans les mauvais jours. Tu es 
l'âme qui convient à la mienne, grande, fîère, 
hardie, libre, généreuse et tendre, éprouvée 
et ennoblie par la souffrance. Lorsque je repo- 
serai mon cœur saignant sur le tien, je sais 
que tu ne me repousseras pas, toi, tu com- 
prendras ma douleur, tu auras une larme 
pour elles. Oh ! pardonne-moi, mon amie, 
cette parole triste et chagrine qui fatigue ton 
oreille comme un éternel et lugubre refrain, 
au milieu de cette vie asphyxiante de dou- 
leur et d'ennui, laisse-moi savourer la seule 
consolation qui me reste, le charme d'une 
amitié comme la tienne. Tu ne te trompes pas 
en comptant sur moi à la vie, à la mort. Tu 
sais que je suis à toi, à toi seule, je suis ta pro- 
priété, ta chose, tu peux disposer de moi, com- 
me tu voudras! Oh, que ne ferais-je pas pour 
te rendre la vie moins amère ! en attendant 
la fin de nos misères, subissons nos destinées 
et espérons un avenir meilleur. Toi, fais des 
livres, soulève autour de toi des tempêtes 
littéraires, continue à te faire le poète de la 
douleur, remue le ciel et l'enfer et surtout 
moque-toi de l'admiration et de l'injure ; pen- 
dant que tu poursuivras cette brillante et 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 57 

orageuse carrière, moi je ferai retentir les 
voûtes d'un tribunal obscur, d'une voix rau- 
que, et d'un raisonnement absurde. Ainsi va 
le monde. Je t'embrasse de toute mon âme. 
Ecris-moi chez Dansard. 

Rollinat (1). 

Hélas ! Au moment où cette lettre lui 
parvenait dans l'humble logis du quai Mala- 
quais, l'auteur de Lélia passait par l'une des 
plus douloureuses crises de sa vie sentimen- 
tale. Ces derniers mois de l'année 1834 et sur- 
tout les premiers de 1835 furent remplis tout 
entiers par les scènes de la passion avec Mus- 
set, scènes d'amour, scènes de rupture, reprise 
et abandon final qui forment le si doulou- 
reux épilogue d'un douloureux roman. 

Dans ces mois d'incertitudes et de doutes, 
François Rollinat n'oublie pas celle qu'il 
a élue sa sœur de souffrance et d'amour. 
Comme mû par une mystérieuse pitié pour 
des douleurs qu'il devine, il écrit à son 
amie le 20 février 1835 : 

Hé bien ! mon amie, comment supportes- 
tu l'existence, comme dit M. Frédéric? Si 

(1) Lettre inédite. 



58 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

j'en juge par les Lettres d'un oncle que j'ai 
lues dernièrement à La Châtre, tu ne dois pas 
être fort gaie : je n'ai jamais rien lu de plus 
vrai, de plus simple, de plus touchant que 
cette lettre ; et je crois que tous ceux de tes 
amis qui la liront, t'en chériront et t'en véné- 
reront davantage ; oh ! que ton amitié fait de 
bien ! comme elle me console de tout ! com- 
bien tes souffrances sont nobles et belles ! 
heureux ceux qui comprennent ta grande 
âme, et que tu veux bien juger dignes de ton 
amitié ! J'ai vu dernièrement Rozane et tous 
nos amis à la Châtre où j'ai été plaider contre 
Dutheil. Il semble que nous soyons tous pri- 
vés d'une partie de nous-mêmes, depuis que 
nous ne te voyons plus, et pour mon compte, 
je ne saurais vivre heureux où tu n'es pas. 
Peut-être irai-je à Paris dans quelques mois, 
pour des affaires : je pourrai te voir alors et 
compter quelques jours heureux de plus dans 
ma triste vie. 

Adieu, mon amie, je ne t'écris ces quelques 
lignes que pour te dire que je t'aime, que je 
t'adore, que je te vénère comme mon ange tu- 
télaire. Tu le sais déjà, mais c'est égal, je ne 
me lasse pas de te le redire. 

Adieu. — Je t'embrasse tendrement. 

Rollinat (1). 
(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 59 

Bientôt Rollinat et ses amis seront heu- 
reux : George Sand va leur être rendue pour 
quelques semaines. Le 18 juin 1835, elle lui 
écrit pour lui annoncer son passage à Châ- 
teauroux. Il est vrai qu'elle ne fait que 
toucher barre en pays berrichon et repart 
pour la Suisse. Mais que lui importe ! Il *"*** 
connaît, à cette heure, la force du lien qui 
l'unit à son amie, il a vu près de lui un autre 
être humain toucher le fond du désespoir. 
Il a puisé dans ce spectacle une puissance 
nouvelle qui va le soulever pendant quelque 
temps. Il s'enfonce avec sérénité et une 
sorte de joie amère dans l'ombre médiocre 
de son destin. 



III 



Les jours d'épreuves ne faisaient que 
commencer pour George Sand : le moment 
de la séparation définitive avec son mari 
allait approcher avec tous les incidents 
domestiques, toutes les scènes, tous les 
tracas qu'elle allait entraîner. 

Cependant il y eut un instant, au cours 
de cet été de 1835, où l'auteur de Lêlia crut 
de bonne foi que, afin d'éviter un procès 
tapageur, on pourrait peut-être entrer en 
pourparlers avec l'adversaire et l'amener 
à conciliation. La lettre suivante adressée à 
François — et non datée — témoigne d'une 
espérance de cette sorte : 

Mon bon vieux, je suis décidée à entamer 
le procès, c'est-à-dire à révoquer la procura- 
tion pour le payement de la pension et à voir 



62 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

venir. M. D. plaidera certainement, il faut 
que tu aies la bonté de te charger de cette af- 
faire, et que ton père nous dirige pour les pre- 
mières démarches. Le procès sera inévitable ; 
néanmoins, il faut agir comme si on pouvait 
l'éviter et procéder avec M. D. par l'entre- 
mise polie d'un tiers. Il faudrait que ton père 
fût cet intermédiaire grave et désintéressé, 
soit par lettres, soit par conversation. M. D. 
est attendu au pays. Mais je voudrais que nous 
puissions en conférer tous avec Duteil. De- 
mande à ton père s'il pourrait t'accompa- 
gner ici à Pâques et après la conversation 
d'affaires passer quelques jours à chanter, 
rire et boire avec nous. Il est plus jeune que 
nous tous. Je me remettrai à la même bouil- 
lotte pour lui faire plaisir quoique je n'aie 
pas touché des cartes depuis le jour célèbre de 
mes débuts où je passai avec un brelan de 
dames. Dis-moi encore si tu pourrais amener 
Juliette (1); sans faire encore d'ouvertures à 
ta mère sur mon désir de l'avoir près de moi, 
tu pourras en faire pressentir la possibilité 
à ton père et me procurer cette occasion de la 
connaître. Je suis très sympathique atout ce que 
tu m'as dit de son caractère, mais encore fau- 
drait-il se voir, et rien ne serait plus naturel 
que ton père l'amenât comme pour se prome- 

(1) Une des sœurs de François Rollinat. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 63 

ner'quelques jours à la campagne. Je ne tirerai 
Solange de sa pension que lorsque je serai 
certaine que Juliette me convient et que je 
conviens à Juliette, car il faut se plaire et 
s'aimer mutuellement. Arrange cela pru- 
demment de manière à ce que rien ne soit 
engagé par cette entrevue et que Juliette 
soit avec moi tout à l'aise, toute naturelle. 
Si la sympathie s'établit (premier point), 
l'affaire sera bientôt arrangée. 

Bonsoir, cher vieux. Réponds-moi quel jour 
ton père pourrait venir. 

Duteil voudrait bien que ce fût samedi ou 
dimanche, car il plaide lundi, et comme il 
adore ton père, il voudrait le voir tout son 
saoul. 

Adieu, je t'embrasse de toute mon âme. 

Le déplorable Oreste (1). 

Mais les affaires ne s'arrangent pas aussi 
vite qu'elle le désirerait. Voici maintenant 
les deux époux face à face à Nohant, et les 
querelles qui recommencent, chaque jour 
plus âpres et plus montées de ton. 

Dans cette atmosphère lourde et chargée 
d'orages incessants, le caractère de Mme 
Sand savait, cependant, réagir avec cette 

(1) Lettre inédite. 



64 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

admirable volonté de résistance qu'elle 
avait toujours marquée. On en aura la 
preuve par la lettre suivante, bouffonne et 
cocasse, qu'en pleine crise de vie intime, 
elle trouvait le temps d'écrire à son cher 
Rollinat : 

A Monsieur François Rollinat. 

Nohani, 9 octobre 1835. 

Ne manque pas de t'occuper de mon cheval, 
nous verrons si tu penseras à moi. Que mon 
cheval soit bon. Achète-moi en musique, 

FLOTS DE LA MER, etc., etc. 

V. Planet, épîtres choisies. 

Sans plaisanterie, occupe-toi-z-en. Dis à 
ton homme que s'il trouve quelque chose qui 
me convienne, il me l'envoie par un homme 
que je paierai, afin que je prenne la bête à 
l'essai, ou bien qu'il te prévienne et j'enverrai 
quelqu'un la chercher. Ou s'il ne peut avoir le 
cheval à l'essai, qu'il ne conclue pas sans que 
je l'aie vu. Jirai à Châteauroux à cet effet, 
dès qu'il me fera dire qu'il a rencontré ; rien 
de plus bête que cette histoire si ce n'est toi, 
de mon berger volage /' entends le grognement, 
etc. 

Être laborieux, sensible, complaisant, etc. 
Vive la République ! ! ! 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLIXAT 65 

Que mes parfums soient bons. Reviens 
bientôt, où trouveras-tu un Être assez, stu- 
pide pour être à la hauteur, si ce n'est moi? 
Ou peut-être mieux, etc... que mon inno- 
cence, et mes pleurs... Je viens de recevoir 
un billet de Charles ; il part pour la grande 
Chartreuse. — Salut 1 

Que mon cheval soit bon, je ne pourrai le 
payer que dans trois mois — dors-tu — Mi- 
gnon, vainement Pharaon. 

Cette lettre est le pendant du devant de 
cheminée hiéroglyphique. 

Vive Planet ! ! ! 

Pourvu que toutes ces bêtises ne te trou- 
vent pas dans le chagrin ! la vie est faite 
comme cela, on se quitte en riant et l'un des 
deux rit encore que l'autre pleure déjà. 

A bas la vie ! 

A bas les parfums, 

Les flots de la mer, 

Le cheval, le flageolet, 

L'être laborieux, l'innocence, 

Et les pleurs. A bas François ! (1). 

Non seulement elle trouvait le courage 
d'écrire des pages de cette sorte, mais son 
esprit réfléchi ne perdait pas un instant la 
direction de sa maison. En deux lettres 

(1) Lettre inédite. 



66 UNE AMITIE ROMANTIQUE 

successives écrites, Tune le 13, l'autre le 17 
de ce mois d'octobre, elle revient sur cet 
achat d'un cheval avec des détails très pré- 
cis et une lucidité parfaite de jugement : 

Je vois que ton Fougerat (1) est un ma- 
quignon comme les autres, écrit-elle à Fran- 
çois, et qu'il veut me tromper sur la valeur de 
sa jument, sans cela il ne craindrait pas de 
me la donner à l'essai. Je ne l'essaierai certai- 
nement pas à Châteauroux et quand je l'au- 
rais essayée une heure après qu'on l'aura 
pansée d'avoine, je serais loin de la connaître. 
Je pense que je ne ferai pas affaire avec lui. 
J'irai à Châteauroux lundi pour reconduire 
mes enfants qui partent avec leur père. Dis 
à Fougerat de me montrer sa jument ce jour- 
là. S'il consent à ce que je l'amène passer quel- 
ques jours ici, je la paierai à la journée comme 
un cheval de louage, je ne demande pas mieux 
sinon qu'il la garde... (2). 

Cependant, deux jours après cette mis- 
sive, éclatait une scène plus violente que 
les autres, à la suite de laquelle Mme Sand, 
épouvantée, s'enfuyait de Noyant avec ses 
deux enfants pour se rendre à Châteauroux 

(1) Vétérinaire à Châteauroux. 

(2) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 67 

chercher protection auprès de Michel de 
Bourges, de François Rollinat et de Duteil. 
On tint un grand conseil et il fut décidé que 
Aurore Dupin, dame Dudevant, porterait 
plainte contre son mari devant le tribunal 
de La Châtre, en demandant la séparation 
de corps pour sévices et injures graves. 
François Rollinat et son père mirent toute 
leur activité au service de leur amie. Fran- 
çois écrivait de Ghâteauroux le 3 novembre 
à « Madame Dudevant, chez Monsieur 
Duteil, à La Châtre » : 

Mon amie, aussitôt après mon retour à 
Ghâteauroux, j'ai conféré de ton affaire avec 
mon père. Son opinion est que, soit qu'il y ait, 
ou non, contradiction de la part de l'adver- 
saire, si les faits articulés sont prouvés, les 
juges ne peuvent se dispenser de prononcer 
la séparation, parce que tous les faits rentrent 
d'une manière précise dans les dispositions 
de la loi, sans qu'il soit nécessaire même de les 
appuyer par des arguments ; néanmoins, il 
vaut beaucoup mieux, comme tu me l'annoncé s, 
qu'il n'y ait pas de contradiction de la part 
du mari : cela mettra les témoins dans une 
position moins embarrassante. Maintenant, 
il s'agit d'accélérer l'affaire et de la faire 



•68 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

marcher le plus promptement possible : il ne 
faut pas laisser à l'adversaire le temps de 
changer d'avis. La volonté de l'homme est 
ambulatoire, ambulaioria homini volunlas, 
dit un vieil adage romain. Je te préviens (et 
cela confidentiellement), j'en ai fait l'expé- 
rience à La Châtre, il dépend de l'avoué de te 
faire perdre ou gagner du temps, suivant 
qu'il mettra plus ou moins d'activité dans la 
■conduite de la procédure. 

Maintenant, quoique l'adversaire soit dis- 
posé à se laisser condamner par défaut, ton 
affaire n'en devra pas moins être plaidée avec 
un grand soin, parce qu'en matière de sépara- 
tion de corps, le ministère public qui repré- 
sente la société est partie dans la cause, et 
■doit donner ses conclusions pour ou contre. 
Il faudra donc plaider, en tous cas, comme si 
tu avais un contradicteur. Ce silence du 
mari rendra sans doute ta position bien plus 
favorable, mais ne te dispensera ni de la 
preuve, ni de la justice pleine et entière 
■de ta demande. Tu conçois que, quel que soit 
le parti que prenne l'adversaire, cette affaire 
«st destinée à un grand retentissement dans 
le monde judiciaire. Ta célébrité, ton nom, ta 
position sociale et littéraire, ton hostilité bien 
connue contre nos institutions abrutissantes, 
tout cela, joint à l'amour-propre irascible 
<i'un petit procureur du roi qui voudra se dis- 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 69 

tinguer, pourra faire de ton affaire un procès 
tout social. C'est sur ce terrain qu'il faudra 
surtout faire bonne figure. 

Pour moi, mon amie, je t'appartiens tout 
entier. Si jamais j'ai rêvé un procès digne 
de toutes mes sympathies, c'est assurément 
pour celui-là : pour qui plaiderais-je bien, 
si ce n'est pour la personne que j'aime le 
mieux au monde, pour celle qui possède mon 
amitié, mon estime, et mes plus hautes affec- 
tions ! 

Mais plus ton affaire est belle, neuve, bril- 
lante, plus le succès m'en paraît probable, et 
plus elle mérite de soins, de travail, de mé- 
ditation, de préparation consciencieuse et 
lentement digérée. Lorsqu'elle sera en train r 
que toutes les significations préliminaires, 
seront faites-, il faudra que tu m'envoies tous 
les matériaux que tu jugeras nécessaires pour 
me préparer, il n'y a pas de temps à perdre. 

Adieu. — Je t'embrasse de toute mon âme, 

ROLLINAT, 

P.-S. — L'amour va toujours comme au- 
paravant, peu de bien, beaucoup de mal, il 
faut souffrir, résignons-nous. — Si la requête 
n'est pas déjà rédigée et signifiée, mon père 
pense qu'il est inutile d'articuler le fait rela- 
tif au concubinage. Il croit qu'il y en a assez- 
sans cela, et qu'il faut supprimer avec soin 



70 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

tout ce qui pourrait porter atteinte à la con- 
sidération et à l'honneur de M. D. (1). 

On voit par ces dernières lignes que les 
adversaires du baron Dudevant voulaient 
garder des formes jusque dans leurs moyens 
de défense. 

Au reste, la lettre de François portant 
cette dernière recommandation arrivait 
trop tard : le 30 octobre, Mme Sand avait 
déposé devant le tribunal de La Châtre une 
plainte contre son mari, demandant la sépa- 
ration de corps « pour injures graves, sévices 
et mauvais traitements ». Et, suivant le 
conseil de ses amis, elle s'était réfugiée à 
La Châtre, chez les Duteil, sous le toit 
desquels elle devait demeurer plusieurs 
mois en attendant l'issue de son procès. 

Durant ce temps, elle continue de cor- 
respondre régulièrement avec Rollinat qui 
lui sert de truchement en plusieurs circons- 
tances, notamment au sujet d'une lettre 
de rectification adressée par elle au direc- 
teur du Journal de l'Indre et relative à un 
article assez désagréable paru dans cette 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAXD ET FRANÇOIS ROLLINAT 71 

feuille. Rollinat lui écrit le 14 novembre 
qu'il a vu lui-même le gérant du journal 
lequel déclare avoir seulement reproduit un 
article tiré du Progrès social, mais insérera 
bien volontiers la réponse (1). «Adieu, ajoute 
François, je ne puis t'écrire que ces deux 
lignes... Je suis malade et accablé d'af- 
faires. Je souffre horriblement de palpita- 
tions de cœur : et cependant il faut travail- 
ler comme s'il n'y avait rien : quel sup- 
plice ! » (2). 

Toujours le tracas des affaires qui l'op- 
prime ! Heureusement il a pour le guider 
dans sa nuit, ce phare éblouissant qu'est 
l'amitié pour laquelle il voudrait sacrifier 
tout le monde, lui et les siens. 

C'est ainsi que son frère Charles qui avait 
obtenu une modeste place assez loin du 
Berry est de retour à Châteauroux, venu, 
dit-on, pour servir de témoin dans le procès 
de la baronne Dudevant et soutenir la dé- 
fense. George Sand apprend ces racontars, 
elle en écrit aussitôt à son ami : 

(1) Elle y parut en effet ; on la retrouvera au t. II 
de la Correspondance, p. 236. 

(2) Lettre inédite. 



72 UNE AMITIE ROMANTIQUE 

A M. ROLLTNAT FILS, AVOCAT, 

Châieauroux. 

La Chaire, 21 novembre 1835. 

Cher ami, je suis un peu malade, je me ferai 
saigner demain et ne te verrai que dans deux 
ou trois jours. 

Charles est près -de vous? pourquoi? est-ce 
à cause de mon affaire qu'il est venu aussi 
vite? je lui avais écrit que je l'appellerais 
sans doute comme témoin lorsque le moment 
de l'enquête serait venu. A-t-il compris que je 
l'attendais déjà? s'il en était ainsi je serais dé- 
solée qu'il se fût tant pressé et il faudrait lui 
conseiller de retourner à Valence sauf à rerve- 
venir au mois de janvier, ou à n'être pas assi- 
gné si tous ces voyages l'ennuient et le fati- 
guent. Du reste, si c'est pour moi qu'il a pris 
cette peine et fait cette dépense, je le remer- 
cie tendrement de son zèle, et n'entends pas 
qu'il lui en coûte rien. Mais si, comme je le 
crains, cette longue absence avait pour résul- 
tat de le faire destituer de ses fonctions de 
pédagogue, il faudrait ne pas le retenir jus- 
qu'à la fin de l'affaire qui, je le répète, ne 
réclamera la présence des témoins qu'au mois 
de janvier. Son empressement à nous voir 
me chagrinerait d'autant plus maintenant 
que je n'en suis pas plus avancée, ne demeu- 



GEORGE SAXD ET FRANÇOIS ROLLINAT 73 

rant pas à Nohant et ne- pouvant jouir de son 
aimable société comme autrefois, et comme 
à l'avenir, j'espère. 

Dis-lui tout cela, s'il y a lieu, et si je me 
trompe, si son voyage a d'autres motifs et 
d'autres causes, prends que je n'ai rien dit et 
embrasse-le de ma part dans tous les cas. 

Et toi, mon pauvre vieux, qu'as-tu donc? 
tu travailles trop de l'esprit et pas assez des 
jambes, tu devrais marcher, prendre l'air, ne 
fût-ce qu'une heure ou deux le soir. Surtout 
pas de préoccupations morales, ta santé, ta 
famille avant tout. 

Je te remercie pour la fameuse lettre. Je 
l'ai semée dans le canton. Mon procès va tou- 
jours de même, l'adversaire s'est retiré, je 
n'ai plus affaire qu'aux imbéciles du tribunal 
et du parquet. 

Bonsoir et tout à toi de cœur. 

George (1). 

Une autre fois, c'est encore à lui qu'elle 
s'adresse au sujet d'une lettre qu'elle vient 
de recevoir et qui l'intrigue beaucoup. Un 
obscur curé de campagne, d'un village ber- 
richon, vient de lui adresser une assez 
longue supplique où il lui expose les tour- 

(1) Lettre médite. 



74 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

ments de son cœur, les angoisses de son 
esprit torturé par le doute, — attiré, lui 
aussi, par cette grande clarté bienfaisante 
qu'elle projette autour d'elle. C'est l'abbé 
Georges Rochet qui bientôt va la voir, 
va l'approcher, devenir un des familiers 
de Nohant. Mais, avant de le recevoir, 
Mme Sand tient à être fixée sur lui, et elle 
écrit à François le 1 er décembre : 

Je t'envoie une lettre que j'ai reçue, n'en 
parle pas, ne la montre à personne, mais 
prends des informations sur ce personnage. 
La lettre est bien et annonce ou un esprit sain 
et hardi ou un prêtre freluquet, race que je 
n'estime point. Sache ce qui en est, je ne 
veux pas répondre sans être sur mes gardes. 
Si l'homme n'est pas de mœurs irréprocha- 
bles, quel que soit son esprit, je ne veux pas le 
recevoir. La confiance qu'il témoigne im- 
pose le secret dans tous les cas. Réponds 
promptement... (1). 

Un mois plus tard elle lui adresse encore 
cette lettre, toujours heureuse d'avoir de 
ses nouvelles, comprenant peut-être aussi 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 75 

quel bienfait est pour cette pauvre âme 
désenchantée une page d'écriture de celle 
qu'il proclame son bon génie. 

La Chaire, 30 décembre 1835. 

Que deviens-tu? je suis passé à Château- 
roux en revenant de Bourges. C'était l'heure 
où tu plaidais et je ne pouvais attendre jus- 
qu'au soir, je ne t'ai pas vu. Viens donc un 
peu, il le faut absolument ou je croirai que tu 
es mort. Je n'ai pas besoin de te voir pour 
t'aimer, mais j'ai besoin de te voir pour te 
voir. Est-ce speriluell 

Je suis à poste fixe dans mon cabinet avec 
une table couverte de papiers, de pipes et de 
livres. Il y a bien quatre jours que n'ai pas eu 
l'occasion d'articuler une parole, c'est un peu 
différent de ta vie qui n'est qu'un discours et 
une amplification d'un bout à l'autre. Tous les 
métiers sont bons quand on en peut prendre 
modérément. Ce n'est pas le cas où je me 
trouve. Je suis éreintée. Si je pouvais cau- 
ser, rire et philosopher avec toi, je serais 
guérie. 

Viens donc ou que le diable t'emporte. 

G. (1). 
(1) Lettre inédite. 



76 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Cependant les événements marchent : 
le procès s'annonce comme devant êtra 
plaidé prochainement. A la fin de janvier, 
première alerte. George Sand, sous le coup 
de l'émotion, écrit à François : 

La Châtre, 31 janvier 1836. 

Mon ami, écris vite, courrier par courrier, 
un mot à mon avoué M. Acolas, constatant 
que tu ne peux te rendre ici pour plaider mon 
affaire, afin que lorsqu'il se lèvera pour lire 
l'enquête, il puisse produire cette lettre 
au cas op le tribunal ferait des difficultés 
pour laisser la parole à un avoué. 

Il n'est pas à propos de plaider lorsqu'il 
n'y a pas d'opposition. On me fait faire beau- 
coup de menaces, et néanmoins l'affaire marche 
et sera jugée après-demain, mardi. Tu vois 
que tu n'as pas un instant à perdre pour ré- 
pondre. Adieu. 

Je t'embrasse de cœur. 

George. 
Dimanche soir (1). 

Et, presque courrier par courrier, Rol- 
linat lui répond par cette lettre bizarre et 
désespérée, si curieuse par Tégoïsme ingénu 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 77 

qu'elle reflète, où il oublie les angoisses de 
son amie pour ne songer qu'aux siennes 
propres : 

Châleauroux, 2 février 1836. 

Mon amie, j'ai écrit sur-le-champ ce que tu 
demandais à Acolas : il devra recevoir ma 
lettre à temps. Quand bien même il eût été 
nécessaire de plaider, je crois qu'il m'eût été 
impossible de te rendre ce service. Je suis ac- 
cablé, exténué, anéanti, ou plutôt je ne vis 
plus, je suis déjà mort. 

Ce n'est pas là de l'exagération, ce n'est 
malheureusement que trop vrai, et certes la 
vie que je mène ici, les inquiétudes ignobles 
qui me poursuivent partout et ne me laissent 
pas respirer, tout cela ne contribue pas peu 
à tuer le peu d'énergie qui me reste. Je crois 
que l'habitude du chagrin et du malheur 
finira par user entièrement mon âme. Je tom- 
berai bientôt comme une machine qui a perdu 
son mouvement et son ressort, et cette mort 
morale qui me menace, je sens qu'une hor- 
rible fatalité m'y pousse chaque jour. — 
Toutefois, je crois que le dernier sentiment 
qui s'éteindra dans mon cœur sera mon amitié 
pour toi. Ah! n'abandonne pas un malheureux 
qui a mis en toi son appui. Sauve-moi, sauve- 
moi, je t'en conjure. Rends-moi la vie, rani- 



78 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

me mon courage abattu, inspire-moi la force 
de vivre ou de mourir. 

Adieu, je t'embrasse de toute mon âme. 

Rollinat. 

P.-S. — Ecris-moi sur-le-champ le résultat 
de ton affaire que j'attends avec la plus vive 
impatience (1). 

Un peu apeurée par le ton de cette mis- 
sive, craignant que, décidément, son ami 
ne se laissât entraîner à commettre quelque 
sottise, George Sand lui répondit, poste par 
poste, par cette autre parue dans la Corres- 
pondance (2) mais avec des omissions 
regrettables et que nous rétablissons ici 
dans son texte intégral : 

La Châtre, 4 février 1836. 

Qù'as-tu donc, mon vieux? manques-tu de 
courage? t'est-il arrivé quelque chose de pis 
que la vie ordinaire? pourquoi es-tu si cons- 
terné et si abattu? Ta lettre m'inquiète beau- 
coup. Si tu ne peux venir me voir, et que je 
puisse te donner un peu de cœur, j'irai te 
voir la semaine prochaine. Mon affaire est 

(1) Lettre inédite. 

(2) Tome I, p. 338. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 7* 

remise à quinzaine ; c'est le seul mal que le pré- 
sident ait pu me faire, et il l'a fait. Du reste,. 
cette affaire étant imperdable au dire de tous, 
et le ministère public ayant conclu en ma 
faveur avec beaucoup de chaleur, je'ne m'in- 
quiète pas. 

Mais, toi, qu'as-tu? Tu es fou avec ta 
mort morale ! Les hommes comme toi ne 
sont pas appelés à une pareille fin. Il y a 
en toi une si grande sérénité de vertu, que 
l'intelligence ne peut que gagner avec les an- 
nées, et même avec les fatigues et les douleurs. 
Tu sais bien que c'est là le fouet, l'aiguillon 
des grandes âmes. Je ne redoute pour toi que 
les préoccupations de l'amour et je crains 
qu'il n'y ait quelque chose comme cela dans 
ta tristesse. S'il en est ainsi, j'irai te voir et 
je te donnerai le courage de briser, s'il le faut, 
des^liens funestes, je suis experte en ce mal 
et en cette guérison. L'amour tel que la plu- 
part des hommes et des femmes l'entend, n'est 
fait que pour les enfants. Il ne convient pas 
aux esprits sérieux, il les tiraille et les tor- 
ture sans jamais les satisfaire. Si la femme 
que tu aimes te rend malheureux, si elle est 
un fardeau et un supplice de plus dans ta vie 
laborieuse et rude, elle est bien coupable ou 
bien nulle. Elle ne comprend rien, elle n'aime 
qu'elle-même, elle n'est pas digne de toi. — 
Je ferai mon possible pour t'aller voir, pour 



80 UXE AMITIÉ ROMANTIQUE 

te confesser, et pour te remettre à flot. Tu 
ne t'appartiens pas, mon vieux, tu n'as 
même pas le droit de souffrir pour ton propre 
compte. C'est une terrible tâche, mais c'est 
une grande destinée et je ne connais que toi 
qui en sois digne. 

Portes-en le joug et ne te laisse pas tomber 
dessous. Tu te dois à ta famille, tu te dois à 
moi aussi, ton meilleur ami. Tu me dois ce 
grand exemple de la force, ce grand spectacle 
de la volonté persistante qui m'a soutenue 
dans mes luttes, qui m'a grandie réellement 
depuis que je te connais, et qui m'a presque 
élevée à ton niveau. Songe à cela. Tu es, après 
le vieux paysan de là-bas, l'homme que j'aime 
le mieux et que j'estime le plus. Je ne puis 
pas désormais m'habituer à vivre sans toi ; 
songe, vieux Montaigne, à ton La Boétie,quit' a 
connu étant déjà vieux, et qui s'est dépêché 
de t'aimer beaucoup afin de réparer le temps 
perdu. Réponds-moi, explique-toi, et compte 
que je ne te laisserai pas seul dans cette crise. 

T. à T., G. 



A quoi Rollinat, un peu plus calme, 
ble-t-il, lui répondit : 



sem- 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 81 
Châieauroux, le 5 février 1836. 

Mon amie, 

La lettre m'a fait du bien ; tu es le seul être 
au monde qui puisse quelque chose pour mon 
bonheur, tout le reste me fatigue et m'ennuie. 
Tu crains, dis-tu, pour moi les préoccupations 
de l'amour. Oh ! mon Dieu, sois tranquille. Je 
n'ai pas le moindre reproche à faire à la per- 
sonne que tu sais, elle est pour moi tout ce 
qu'elle peut être, et je n'ai pas le droit d'en 
exiger davantage. Ainsi sois bien convaincue 
que mon mal ne vient pas de ce côté; au con- 
traire, sans elle, je serais encore beaucoup plus 
malheureux. D'où vient donc ce spleen horri- 
ble, ce dégoût universel de toutes choses, ex- 
cepté toi? ma foi, je n'en sais rien, je sens 
seulement, qu'il existe ; s'il fallait en chercher 
la cause, je la trouverais peut-être dans ma 
vie de chaque jour, dans mes travaux sans 
iin, et presque sans résultat, dans ma gêne 
pécuniaire, dans toutes ces ignobles préoc- 
cupations de la pauvreté laborieuse et souf- 
frante, dans mes fatigues physiques qui al- 
tèrent sensiblement ma santé, enfin dans une 
espèce de lassitude qui me tue, qui m'épuise, 
qui m'accable et qui me force à soupirer 
maintenant après le repos d'esprit. Tu con- 
çois que tout cela réuni peut quelque chose 
sur un être humain dont les forces sont bor- 

6 



82 UNE AMITIE ROMANTIQUE 

nées. J'ai beau ramasser avec effort tout ce 
qui me reste de volonté et d'énergie, je sens 
qu'il faut en finir et qu'il y a tm terme à tout, 
et cependant je vois que tout cela doit durer 
encore très longtemps, peut-être toujours, 
voilà ce qui me désespère. Quoi qu'il en soit, 
mon amie, ton amitié est au-dessus de tout 
pour moi, je préfère ma position, avec tous 
ses malheurs, à tous les -trésors du monde, 
sans toi. Que serais-je maintenant, grands 
dieux ! si je ne t'avais pas rencontrée sur 
mon chemin, dans cette vallée de misères et 
de «larmes, si je ne m'étais de temps en .temps 
reposé sur toi, si je n'avais eu constamment 
à >mes côtés, pour me soutenir, pour me rani- 
mer, pour .me ^retremper, pour me relever à 
mes propres yeux, une âme grande, noble, 
généreuse, sublime, une .de ces âmes d'élite 
dont le monde n'.est pas digne! Adieu, -mon 
amie, continue r&vec moi • ton rôle d'ange 
consolateur, sois Jsénie. 

T. a T.,>Rollinat (1). 

•On voit, par le ton que prenaient ces 
lettres, quels sentiments à la fois très 
anciens et très neufs faisait surgir cette cor- 
respondance dans Târne de chacun des deux 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT £3 

amis. Pout Rollinat, c'était la consolation 
tant souhaitée ; pour George Sand, c'était 
cette douce impression du bonheur que l'on 
procure, qui devient, en quelque sorte, la 
forme active de la pitié et qu'on veut sans 
cesse ressentir lorsqu'on y a goûté une fois. 
Leur amitié ne faisait que commencer 
depuis quelques années, et, déjà, l'un -et 
l'autre en recueillaient tout le fruit. La 
première parole de joie, le premier cri de 
douleur de Rollinat est pour George Sand,. 
la première souffrance de George Sand est 
pour Rollinat, et aussi son premier tressail- 
lement de bonheur. Le 20 février 1836, elle 
lui écrit cette lettre triomphale pour lui 
apprendre le premier la bonne nouvelle, 
lettre qui clôt, pour ainsi dire, toute cette 
première partie de leur existence : 

Cher et bon ami, rassure-toi, mon juge- 
ment est prononcé dans le sens le plus favora- 
ble, j'ai mes deux enfants, et ce qu'il y a de 
mieux c'est que M. Dudevant, possédé de folie- 
apparemment, veut en appeler à Bourges^, 
afin de perdre sa pension, la jouissance de son 
fils la moitié de l'année, enfin tous les avan- 
tages du traité. Nous attendons une lettre 



84 UNE AMITIE ROMANTIQUE 

positive de lui à ce sujet ou son arrivée, pour 
acquiescer au jugement et ratifier le traité. 
De toutes façons j'irai voir mes enfants le 
mois prochain, et passant par Châteauroux, 
je te verrai, et causerai avectoi de mes affaires 
et des tiennes. Je voulais t'aller voir pour 
tenter un effort sur ton spleen, mais j'ai été 
malade d'un mal de gorge opiniâtre et je n'en 
suis quitte que depuis trois jours. Maintenant 
je suis forcée d'attendre la position que va 
prendre l'ennemi. Tout va mal pour lui, sur- 
tout sa tête, qui est faible, violente, bornée 
et qui le conseille toujours à contre-sens. 

Reprends-tu un peu le dessus? Ta santé 
est-elle bonne du moins? Aime-moi et que cela 
te donne du courage, tu es une partie de moi, 
et je ne crois pas que l'amputation fût possi- 
ble sans compromettre mon existence. Adieu, 
à bientôt. 

G. (1). 

(1) Lettre inédite. 



IV 



La période qui suit cette phase d'amitié 
active, si Ton peut dire, entre George Sand 
et François Rollinat, est pour ce dernier 
une période d'hésitation, de tâtonnements. 
Accablé sous un poids sans cesse plus lourd 
à porter, contraint de s'occuper d'une fa- 
mille qui se repose presque entièrement sur 
lui, le jeune avocat se sent de plus en plus 
emprisonné dans cette geôle de la vie pro- 
vinciale dont ses efforts ne parviennent pas 
à le tirer. D'autre part, esprit romanesque 
et sensible, souffrant de son isolement dans 
la vie, trop souvent séparé de son amie pour 
puiser dans l'amitié la vraie consolation, 
il songe de temps à autre à trouver la com- 
pagne de son existence qui lui sera à la fois 
un appui moral et un repos. Mais entendez 



B6 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

qu'il songe au mariage en romantique, 
c'est-à-dire d'une façon plus ou moins fré- 
nétique, — mais plutôt plus que moins. 
C'est l'union sacrée de deux âmes d'élite, 
c'est le lien qui reliera deux cœurs trempés 
comme l'acier et si forts de leur amour qu'ils 
•en seront indestructibles ! La passion doit 
£tre à la base du mariage comme elle est 
à la base de l'amour... Hélas ! La vie qui 
n'est pas romantique va infliger à chacune 
des idées, à chacun des sentiments de Fran- 
çois le plus cruel et le plus outrageant des 
démentis. . . 

Déjà l'année d'avant, en 1835, il avait 
fait allusion dans une Lettre à sa chère 
Oreste à une liaison qu'il avait fomctée avec 
une femme mariée que, dans sa passion,, il 
ne parlait rien moins que d'enlever. Et 
Oreste qui voyait la vie avec des yeux autre- 
ment lucides que ceux de son ami, lui avait 
répondu par la curieuse lettre qu'on trou- 
vera dans la Correspondance (t) et qui est 
un si parfait appel au bon sens en même temps 
qu'une si haute leçon d'hygiène sociale : 

\) Tome I, p. 202. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 87 

Les femmes de notre temps, dit en sub- 
stance George Sand, courbées sous le joug, 
cherchent à se révolter. Je ne puis les en blâ- 
mer, mais « de tous leurs écarts nous ne 
voyons jamais, jusqu'ici, résulter quelque 
chose de bon, de durable et de noble. Jamais 
elles ne savent se créer après leurs fautes une 
existence honorable et fière. Nous- voyons 
l'une rompre avec le monde 'ostensiblement 
et, bientôt, faire après mille plates tentatives 
pour y rentrer ; l'autre demande l'aumône 
après avoir ruiné son amant v et, accoutumée 
à porter des robes de satin, se trouve très 
malheureuse d'être en guenilles. Une troi- 
sième, pour échapper à de tels revers, se dé- 
prave et devient pire qu'une catin publique. 
Une autre enfin, et c'est probablement la 
meilleure de toutes, voyant le malheur où 
elle a entraîné celui qu'elle aime, et n'y sa- 
chant pas de remède, se donne la mort, ce qui 
ne produit autre chose que de rendre le sur- 
vivant un objet d'horreur, s'il ne se hâte d'en 
faire autant... 

' Voilà, ajoute George Sand, le tableau so^ 
cial qu'il faut mettre sous les yeux de ta 
jeune amie... Quanta elle qui est encore pure 
comme une fleur, il faut lui montrer qu'il y a 
un beau rôle à jouer, mais qu'il n'est pas 
■dans le système des coups de tête... 



88 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Rollinat, en effet, a un devoir sacré à 
remplir vis-à-vis de sa famille : il ne s'ap- 
partient pas. D'autre part, elle et lui sont 
trop délicats pour jouer cette infâme et 
malpropre comédie de l'adultère d'où tout 
le monde se retire un peu sali. Que lui reste- 
t-il donc? La sagesse. Mais qu'on l'entende 
encore bien : il ne peut s'agir que de la 
sagesse romantique, c'est-à-dire d'une sa- 
gesse sublimisée, d'une vertu aussi inouïe 
que l'amour, d'une résignation frénétique,, 
à l'instar de tous les autres sentiments 
humains. Que François et son amie s'aiment 
dans le désespoir de ne s'appartenir jamais,, 
voilà le véritable héroïsme, voilà encore une 
belle passion romantique ! , 

Épurez vos cœurs, soyez des martyrs et des 
saints, ou fuyez-vous au plus vite, car une 
faiblesse vous jettera dans une série d'infor- 
tunes et de déboires où l'amour s'éteindra... 
Cette vertu rigide ne sera, je le suppose, vrai- 
ment difficile qu'à toi, homme. Je serais bien 
étonnée qu'une femme toute jeune et toute 
pure n'en comprît pas la poésie et le charme, 
et qu'au bout de très peu de temps, elle n'y 
trouvât pas toutes les garanties de son bon- 
keur et de sa sécurité... 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT &9 

Toutes ces conventions arrêtées et obser- 
vées, je ne doute pas que votre amour ne soit 
heureux, durable et digne d'admiration. Ton 
caractère est la constance, l'égalité et la ten- 
dresse même. Une femme digne de toi te 
fixera, et il est impossible qu'une femme qui 
t'a compris ne soit pas ton égale en courage 
et en délicatesse. 

Depuis l'époque où ces lignes furent 
écrites, aucun des deux correspondants ne 
fait allusion à des projets de mariage ou 
d'union pour François. Il faut arriver au 
printemps de 1836 pour voir reparaître 
dans une lettre adressée à Mme Sand le 
19 mai une nouvelle trace d'un projet de ce 
genre : 

Je vois bien, d'après ta lettre, mon bon 
vieux, lui dit Rollinat, que tu n'as pas reçu 
la lettre que je t'ai écrite il y a environ un 
mois et que je t'ai adressée à Paris, quai 
Malaquais, n° 19. Je ne te disais rien de nou- 
veau, je te demandais des nouvelles sur toi, 
sur ton affaire, sur Michel, je disais quel- 
ques mots sur ma position, sur mon désir 
incessant de te voir, de passer ma vie auprès 
de toi, je te parlais d'une scène terrible qui a 
eu lieu entre un de mes frères et moi, d'une 



90 UXE AMITIÉ ROMAXTrQFE. 

tentative de suicide que j'ai heureusement 
empêchée, enfin je te disais qu'on m'enga- 
geait dans ma famille à me marier, que c'était 
peut-être le seul moyen d'améliorer ma posi- 
tion pécuniaire, mais que je craignais le ma- 
riage, comme le' tombeau de ma liberté, qu'au 
surplus je ne ferais rien que par toi, attendu 
que je t'appartiens, et que c'est à toi à dis~ 
poser de ta chose, et je te demandais ton 
avis sur tout cela... (I). 

Mme Sand donna-t-elle à François Le sage 
conseil d'attendre que sa situation de fa- 
mille se fût améliorée,, ou bien pria-t-elle 
ce dernier de venir l'entretenir de ces pro- 
jets? Nous nesavons, mais quelques semaines 
plus tard, François lui annonça son arri- 
vée à La Châtre, et il ajoute : « Nous cau- 
serons, j'ai tant besoin de toi, tout ici me 
torture, me fatigue et m'ennuie. » Et puis 
ce sont de nouveaux tracas, de nouvelles 
affaires qui reviennent, mais toujours aux 
petits soins pour son amie,, il interrompt 
tous travaux quand il s'agit d'elle. Un 
M. Martin désire-t-il connaître George Sand, 
vite, François lui remet une lettre pour 

(I) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 91 

l'auteur de Lclia. Ce même M. Martin 
revient-il à la charge dans l'espoir de faire 
connaissance, cette fois, avec... Honoré 
de Balzac, Rollinat, qui est l'obligeance 
même, écrit à son amie cette curieuse 
lettre : 

Châleaaroux, 9 juillel 1836. 

Mon amie, c'est encore de M. Martin que 
je viens te parler ; tu connais le personnage, 
tu sais qu'il ne lâche pas facilement prise ; 
c'est une de ces bonnes natures louangeuses 
et ampoulées qui se cramponnent à tout ce 
qu'elles croient la gloire, le talent, le génie, 
pour l'exalter, le célébrer, le chanter, dans un 
éternel alléluia de louanges fades à force d'être 
outrées. Or donc, M. Martin qui s'est fait ici 
la trompette de la renommée,, voudrait encore 
(admire la puissance de ses poumons) se faire 
la trompette d'une autre renommée littéraire, 
de M. de Balzac : il m'a demandé (car depuis 
que le monde littéraire sait que je suis ton 
ami, que ne me demande-t-on pas !) il m'a 
demandé, dis-je, si je connaissais. M. de Bal- 
zac, si je pouvais lui faire faire Ta connais- 
sance de M. de Balzac, etc., etc. 

Je lui ai répondu que je ne le connaissais 
pas ; mais je me suis rappelé que tu te pro- 
posais toi-même de l'envoyer à M. de Balzac 



92 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

avec lequel, disais-tu, sa lourde et écrasante 
admiration devait aller à merveille. Je lui 
ai donc dit avec ce ton nerveusement et fré- 
missamment bon que tu me connais, que je 
t'en écrirais et que sans doute tu ne ferais 
aucune difficulté de m'adresser une lettre 
de recommandation pour lui auprès de M. de 
Balzac, et que je lui ferais passer à Paris où 
il se rend en ce moment. Cette promesse de 
ma part a produit sur lui un effet électrique 
et dans tout son être untrémulement fiévreux. 
Il espère donc recevoir ce que je lui ai promis : 
ne lui refuse pas cette petite satisfaction, 
adresse-moi les deux mots de recommandation 
qu'il demande et je les lui ferai passer (1). 

Ainsi François Rollinat ne songe et ne 
vit que pour son cher Oreste, et Oreste, de 
son côté, lui écrit, un mois plus tard : 

Quand viendras-tu?... Que ce soit le plus 
tôt possible. Oreste ne se réjouira dans Argos 
que quand Pylade viendra l'y rejoindre. 

Argos, ici, c'est Nohant qu'elle vient de 
conquérir de haute lutte au baron Dude- 
vant et où elle se réinstalle avec bonheur 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 93 

•et où Rollinat va passer un grand mois de 
vacances cette année-ci, en 1836, ainsi que 
l'autre année. Minutes délicieuses, minutes 
incomparables pour lui, qui lui paraissent 
d'autant plus douces qu'il les arrache à 
une vie de labeur et de tracas exténuants. 
Minutes qu'il évoque à distance avec regret, 
comme en ces pages qu'il adresse à son 
amie, de retour à Ghâteauroux : 

O divines soirées de Nohant ! ô douces 
causeries, tendre abandon, ô charme de 
l'amitié ! je te vois tantôt faisant la lecture 
à Maurice, pendant qu'il s'amuse à crayon- 
ner la charge de Bignat (1). Je t'admire et je 
•t'aime, lorsqu'avec cette simplicité qui va 
si bien au génie tu lui demandes compte de ce 
qu'il vient d'entendre, et que tu te fais petite 
pour descendre au niveau de sa jeune intelli- 
gence ; puis le soir, bien tard, lors que nous 
sommes seuls, que tout le monde est retiré, 
j'aime à m'oublier jusqu'à quatre heures 
du matin, absorbé dans mes réflexions, heu- 
reux de te voir et de me sentir près de toi, 
tandis que le silence de la nuit n'est inter- 
rompu que par le bruit de ta plume qui court 
sur le papier. 

(1) Surnom de Emmanuel Arago. 



94 UXE AMITIÉ ROMANTIQUE 

pourquoi le bonheur est-il si rapide ! au 
lieu de ces moments délicieux de calme et de 
rêverie, quelle vie je mène ici, grands dieux, 
quelle vie ! pas un instant de repos, où je 
puisse vivre un peu pour moi-même ! 

— Enfin, il faut souffrir, soyons patients et 
courageux... (1). 

Cependant, si ardentes que soient ces 
expansions, si élevées que soient ces perma- 
nentes préoccupations, elles n'empêchent 
point ces deux âmes de demeurer attachées 
aux choses futiles de la terre, aux petites 
choses de la vie pratique. Ce mélange 
d'aspirations vers l'idéal et de tendances 
vers le réel, c'est une des caractéristiques de 
•cette correspondance romantique, et, peut- 
être bien, est-ce aussi un amalgame plus 
fréquent qu'on ne le croit dans toute âme 
de cette époque. La sublimité des élans 
n'empêche pas l'être de se souvenir qu'il 
est humain et de sacrifier aux choses de la 
terre. Chez George Sand surtout, l'équilibre 
est admirable et constant : on la croit par- 
tie à jamais, envolée sur les ailes de son 
imagination incomparable, et un petit détail 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 95 

ajouté, deux lignes de post-scriptum noue 
rappellent qu'elle est bonne ménagère ou 
mère de famille ou soucieuse des intérêts 
des siens. 

•Ces alternances d'idéalisme et de réalité, 
on les observe aussi chez ceux qui l'entou- 
rent. A oet égard comme à tant d'autres. 
'Fraoriçois Rollinat l'a prise pour modèle. La 
lettre qu'on lui a écrite est exaltée : il y 
•répond par une^auitre où .les détails de la vie 
domestique passent au premier plan. Elle 
lui parlait desérénité, d'affection et d'infini: 
il lui dit qu'il a fait les commissions dont 
elle l'a chargé, soit .à Châteauroux, soit 
aux environs. Nous J'avons vu en quête 
d'un cheval. Maintenant c'est un piano 
dont il fait tpour elle l'acquisition. Et puis 
c'est une chaise de poste, et puis ce sont des 
qaro visions de bouche, c'est de la bière qu'il 
s'occupe de itrouver : «...Tu ne tarderas 
probablement pas à en recevoir un quart : 
.je ferai en sorte que tu n'aies pas à t'en 
plaindre... » (1). Il est le commissionnaire 
obligeant, le factotum dévoué sur le 

(1) Lettre. inédite du.9 mai 1837. 



96 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

zèle duquel on peut toujours compter. 
Du reste, il n'est pas le seul <le sa famille 
qui montre des sentiments de cette sorte 
pour George Sand. Il semble que la pré- 
sence de cette dernière galvanise les bonnes 
volontés, fasse naître les dévouements, 
exalte les sympathies. Nous avons vu un de 
ses frères arriver du fond de la France pour 
servir de témoin à décharge dans le procès. 
Nous allons voir une sœur de François heu- 
reuse et toute fière de servir d'institutrice 
à Solange, la fille de Mme Sand, ambition- 
nant cette humble place qui la rapproche- 
rait de celle qu'on aime à la maison comme 
une divinité. Tout d'abord George Sand 
avait pensé à Juliette, mais Rollinat juge 
que sa sœur est trop faible de caractère, 
trop légère pour une situation où il faudra 
commander aux domestiques et tenir en 
bride « la fière et indomptable Solange », 
et il pense qu'une seule personne peut 
accepter cette tâche : sa sœur Marie-Louise. 
Il en écrit le 22 mars 1837 : 

...J'ai vu avec bonheur que Marie-Louise 
serait ravie d'aller à Nohant : elle quitterait 
tout pour cela. Elle gagne beaucoup d'argent 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLIXAT 97 

à Châteauroux, mais dès que je lui ai parlé 
de toi, de la possibilité de vivre avec toi sans 
rien lui préciser, elle m'a répondu qu'elle pré- 
férerait cela à tout au monde... C'est, je crois, 
la fille qu'il te faut : pleine de tête, de fermeté, 
d'activité, de talents, de connaissances, ayant 
tout ce qu'il faut pour se faire aimer de 
Solange et pour lui en inspirer, bonne musi- 
cienne, parlant l'anglais comme une Anglaise, 
ayant une teinture de latin et d'italien, et, 
avec tout cela, une rare intelligence... Tu 
peux en faire une fille charmante et douce 
comme un agneau ; elle est vive, sensible, ai- 
mante, studieuse, pieuse sans être dévote, 
dévouée, courageuse ; tu vois, cher Oreste, 
que Solange ne peut guère rencontrer 
mieux... (1). 

George Sand accepte avec joie de confier 
sa chère Solange à la sœur de son ami, et, 
quelques jours plus tard, François conduit 
lui-même Marie-Louise sous le toit de la 
maison qui va désormais Fabriter. Hélas ! 
Les deux femmes ne feront pas bon ménage : 
la sœur de Rollinat, très infatuée d'elle 
même, avait un caractère tout opposé à 

(1) Lettre inédite. 



98 XME AMITIÉ ROMANTIQUE 

celui de George Sand et des disputes écla- 
tèrent entre elles. 

Je n'espère guère la corriger de son outre- 
cuidance, écrit George à son ami, je voudrais 
du moins l'habituer à en renfermer l'explo- 
sion. Je ne sais si j'y réussirai. 

Et quelques jours plus tard : 

Mon cher vieux, j'ai bien souffert, je vais 
mieux, et je t'aime toujours plus que tout au 
monde, après mes enfants. Quand te verrai- 
je? soigne-toi ; si tu es malade viens te repo- 
ser ici. J'ai eu un orage assez violent avec 
Tempesl (1). Depuis ce temps elle est infini- 
ment mieux, et il est certain que je l'aime 
pour les qualités éminentes de son cœur. 

Bientôt, cependant, il fallut se rendre à 
l'évidence, et Rollinat lui-même dut cons- 
tater que sa sœur « est propre à gouverner 
ta maison et à élever tes enfants comme je 
suis propre à me faire pape... » Dans ces 
conditions, Marie-Louise quitta Nohant. 

Malgré ce léger nuage, l'amitié de Fran- 
çois et de George continue à se développer 

(1) Surnuw duiiné à Marie-Louise. 



GEORGE SAXD ET FRANÇOIS ROLLIXAÏ 99 

aussi pure et aussi forte. Elle donne sou- 
vent lieu, à cette époque de leur vie, à des 
confidences curieuses, comme cette consul- 
tation psychologique que l'avocat demande 
à son amie dans une lettre du 9 mai 1837 : 

Si tu as le temps, envoie-moi tes idées dé- 
veloppées sur ces deux questions qui se ratta- 
chent à la grande affaire criminelle que tu 
connais : 

1° Une femme adultère doit-elle être pré- 
sumée coupable ou complice de l'assassinat de 
son mari par son amanit en un mot, dans 
nos moeurs, l'adultère est-il une présomption 
légale de la culpabilité comme dans la loi 
romaine qui contenait cette terrible maxime : 
adultéra, inde venifica (adultère, donc empoi- 
sonneuse). 

2° Par cela seul qu'une femme a continué, 
après l'assassinat de son mari, ses relations 
avec son amant, sachant qu'il est l'assassin, 
s'ensuit-il nécessairement qu'elle soit cou- 
pable ou complice du crime? Peut-on ad- 
mettre qu'étrangère à l'exécution du crime, 
elle puisse consentir à vivre avec l'homme 
couvert du sang de son mari? 

Voilà les deux grandes questions physiolo- 
giques qui sortent des entrailles de la cause ; 
elles sont, comme tu le vois, délicates et 



100 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

effrayantes : il s'agit de faire de l'éloquence 
là-dessus, devant douze jurés. Je te le répète, 
si tu peux jeter rapidement sur le papier et 
avec ta verve ordinaire quelques-unes de tes 
idées à cet égard largement esquissées et à 
grands traits, j'en serai charmé. Il n'y a per- 
sonne qui puisse mieux que toi et plus oratoi- 
rement descendre dans ces mystères du cœur 
humain, et en sonder les profondeurs; il y a, 
au bout de tout cela, une question de vie ou 
de mort : tu vois que c'est sérieux. Si tu peux 
m'envoyer cela dans huit ou dix jours au plus 
tard, cela m'arrangera. Adieu, cher, cher mille 
fois cher. 

Rollinat (1). 

La consultation de George Sand fut pro- 
bablement décisive puisque, un mois plus 
tard, Oreste annonçait à Pylade : « Le 
triomphe de la défense a été complet malgré 
l'accusation qui a été foudroyante et terri- 
rible ; le bon jury a été enlevé, nous avons 
remué la fibre sensible, et je t'écris encore 
tout dégouttant de sueur et de fatigue. » 

Malgré ces diversions que lui apporte 
l'exercice de sa profession, son âme est tou- 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 101 

jours aussi abattue, et, toujours aussi, le 
romantique qui est en lui exagère sa dou- 
leur en l'amplifiant : 

J'aurais besoin en ce moment des épaules 
d'Hercule pour ne pas succomber sous le 
fardeau qui m'écrase, et jamais je n'ai été 
plus faible, plus dépouillé de tout sentiment 
et de toute énergie, et voici venir les infir- 
mités physiques, les rhumatismes, les migrai- 
nes , les maux de nerfs pour m' achever. Quand 
tout cela finira-t-il? Quand pourrai-je dormir 
en repos sous cinq pieds de terre? que le 
diable emporte la vie et toute la boutique. 

Au moins si tu étais heureuse, toi, je pour- 
rais me consoler un peu de mes misères, par 
le spectacle de ton bonheur ; mais je présume 
que tu n'es guère plus fière que moi de l'exis- 
tence, et qu'à l'heure qu'il est, tu es peut-être 
à te rouler sur ton lit de douleur comme tant 
d'autres. Ecris-moi un peu cependant : mê- 
lons ensemble nos chagrins et nos peines, c'est 
le seul moyen de les adoucir un peu (1). 

George n'est pas heureuse, en effet : un 
drame rapide vient encore de traverser sa 
vie, drame que Rollinat apprend pendant 
les vacances au cours d'un voyage : 

(1) Lettre inédite du 1« juillet 1837. 



102 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Tandis que j'arpente à pas de géant le ter- 
ritoire européen, j'apprends que ton mari 
veut t'enlever tes enfants et que déjà l'enlè- 
vement de Solange a eu lieu. J'ai bien vive- 
ment regretté de ne m'être pas trouvé au 
pays lors de cet enlèvement déplorable, j'aurais 
défendu cette chère mignonne, et je t'aurais, 
je pense, épargné bien des fatigues, bien des 
dépenses et bien des peines. Enfin, ce qui est 
fait est fait. Tu asretrouvé tes enfants, tu les as 
maintenant sous les yeux, personne ne viendra 
les prendre et ce qui s'est passé à La Châtre 
ne se représentera plus. Il est triste qu'on ait 
faibli en ton absence devant M. Dudevant, et 
qu'on lui ai laissé faire tout ce qu'il a voulu. 

Adieu, chère amie, j'ai besoin de te revoir, 
il y a si longtemps que nous nous sommes sé- 
parés ; mais qu'importe l'absence, qu'im- 
portent les orages, les révolutions, les acci- 
dents, Pylade porte toujours son Oreste par- 
tout avec lui, il ne le quitte jamais un instant. 
J'ai beau parcourir la terre et les mers, tu es 
toujours ce qu'il y a de meilleur dans ce mon- 
de, et ce que j'aime le mieux. 

Adieu, je t'embrasse tendrement (1). 

Cette amitié, elle est à la fois si pure, si 
noble et si désintéressée que, dans ces 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLIXAT 103 

temps orageux pour lui comme pour elle, 
François ose une démarche que tout autre 
homme eût jugée impossible vis-à-vis d'une 
femme. Acculé par les nécessités de la vie, 
incapable de venir à bout du travail formi- 
dable qu'il a accepté, il se résout à deman- 
der à George si elle ne peut pas lui avancer 
un peu d'argent : 

...Les affaires me serrent tellement à la 
gorge en ce moment que je n'ai pas trop de 
toutes mes facultés pour m'y reconnaître ; 
il est possible même, si je ne fais pas d'ici quel- 
ques semaines les recouvrements dont j'ai be- 
soin pour satisfaire à mes engagements, que 
j'aie recours à toi pour un millier de francs 
que je pourrais te rembourser deux ou trois 
mois après... 

Toujours bonne, George Sand lui ré- 
pondit en mettant sa bourse à la disposition 
de son ami, mais alors voilà Rollinat désolé, 
se lamentant du surcroît de travail qu'il va 
peut-être occasionner à son amie : 

Mon amie, je t'en supplie, au nom de ta 
santé qui m'est plus chère que tout au monde, 
ne travaille pas pour te procurer l'argent que 



104 T NE AMITIE ROMANTIQUE 

je t'avais demandé : repose-toi, soigne-toi, et 
onvoie faire f... tout le reste. Tu ne peux pas 
trouver d'argent, tu n'en as pas ! Hé bien, 
voilà-t-il un grand malheur? Ne t'en in- 
quiète donc pas plus que si je ne t'en avais 
jamais parlé. Si j'en trouve d'une manière 
quelconque, tant mieux ; si je n'en trouve pas, 
lant pis, parbleu il faudra bien que mes créan- 
ciers attendent et quoi qu'ils fassent, je n'en 
dormirai pas moins d'un profond sommeil. 
Le principal est que tu n'ailles pas te tuer, 
te fatiguer le corps et l'âme. Je sais que ta 
santé est un peu altérée, du moins on me le 
dit. Je veux, j'exige, j'ordonne que mon cher 
Oreste cesse tout travail, qu'il rétablisse sa 
santé qu'il a toujours malheureusement né- 
gligée jusqu'à présent : au nom de notre vieille 
amitié, soigne-toi, soigne-toi (1). 

(1) Lettre inédite du 9 décembre 1837. 



V 



François Rollinat s'imagine avoir épuisé 
les caprices d'une fatalité incessamment 
attachée à ses pas : il se trompe, et, avant 
d'aborder au port du mariage où il trouvera 
enfin quelque repos en attendant la grande 
secousse de 1848, il aura encore à subir une 
ou deux épreuves suprêmes que lui réser- 
vent les hasards de la vie. 

La première de ces épreuves, c'est 
l'étrange aventure qui lui arrive au début 
de 1839 et qui manque de briser à tout 
jamais sa carrière. Peu de jours après avoir 
reçu la lettre où Mme Sand lui narre les 
avatars qu'elle-même vient de traverser à 
Mayorque, en compagnie de ses enfants et 
de Chopin (1), François Rollinat lui écrit 

(1) Lettre parue dans la Correspondance, t. II, p. 129. 



106 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

une très longue missive dont nous allons 
détacher les principaux passages : 

Chère amie, ta lettre m'a comblé de joie 
en m'apprenant ton arrivée en France ; mais 
combien j'ai gémi en la lisant sur vos infor- 
tunes, sur vos tribulations inouïes, dans le 
maudit pays que vous quittez ! combien ce 
pauvre Chopin a dû souffrir ! Quel courage, 
quel stoïcisme il vous a fallu à tous deux pour 
supporter tant de fatigues, essuyer tant de 
traverses, dévorer tant de douleurs, ô Es- 
pagne, terre maudite ! enfin, grâces à Dieu 
vous en êtes délivrés, et la santé de Chopin 
pourra bientôt se rétablir : j'adresse des 
vœux au ciel pour sa prompte guérison, il me 
tarde de vous voir et de vous embrasser. 

Tu me demandes si ma vie a été calme 
en ton absence; hélas! cher Oreste, il paraît 
que nous sommes nés tous deux sous une bien 
malheureuse étoile, car tandis que le sort 
te persécutait si cruellement en Espagne, il 
s'acharnait sur moi en France d'une manière 
plus impitoyable encore : apprends donc la 
chose la plus inouïe, la plus extraordinaire, 
la plus incroyable, la plus épouvantable, la 
plus horrible, et tâche de te faire une idée 
de tout ce que j'ai dû souffrir, et de tout ce 
que je souffre encore, apprends que depuis ton 
départ, c'est-à-dire depuis quatre mois, je suis 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 107 

sous le poids, d'une accusation infamante qui 
se poursuit à Paris, apprends que je suis accu- 
sé de vol, d'escroquerie, de filouterie, d'abus 
de confiance, apprends que depuis quatre 
mois ma réputation d'honnête homme estmise 
en question, et que le Tribunal de la Seine saisi 
de l'affaire n'a pas encore reconnu mon inno- 
cence quoique l'opinion publique se soit pro- 
noncée universellement contre mes calom- 
niateurs. Hé bien, qu'en dis-tu? T'attendais- 
tu à une pareille nouvelle? Trouves-tu ça 
nouveau? Cela est pourtant. Te figures-tu 
Pylade escroc, Pylade Robert-Macaire? voilà 
cependant comment me représente la ca- 
lomnie depuis quatre mois ; et ce qu'il y 
de curieux, c'est ce que mon complice serait 
M. Jules Duris-Dufresne, l'un des hommes les 
plus honorables du pays. 

Comment un pareil événement a-t-il pu 
se produire? Rollinat en narre tout au long 
les péripéties à son amie dans une lettre 
volumineuse aux détails qui seraient fasti- 
dieux à reproduire et dont nous ne retien- 
drons que le fond : une accusation ridicule 
et odieuse de dilapidation d'un dépôt qui 
lui aurait été confié par un client. Affolé 
par cette soustraction et ne sachant à qui 
s'en prendre, un parent de ce client porte 



108 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

plainte devant le parquet du tribunal de la 
Seine : 

...Cette plainte arrive à Châteauroiîx, avec 
ordre de faire chez M. Dufresne et chez moi 
une visite domiciliaire, et de nous arrêter 
immédiatement et de nous faire conduire de 
brigade en brigade comme des malfaiteurs 
jusqu'à Paris, dans le cas où nous ne repré- 
senterions pas les pièces prétendues sous- 
traites. 

On pense la stupeur que fait naître à Châ- 
teauroux le dépôt d'une telle plainte. Les 
magistrats, atterrés, refusent de faire arrê- 
ter François qui doit, néanmoins, réunir les 
arguments de sa défense et expliquer l'abo- 
minable concours de circonstances si tra- 
gique pour lui. 

Voilà, cher Oreste, où en est à l'heure qu'il 
est ton déplorable Pylade. Si ton amitié ne me 
soutenait pas dans ce monde, je suis si mal- 
heureux, la société est devenue pour moi si 
odieuse, que je n'hésiterais pas à mettre un 
terme à tant de souffrances de toute nature, 
mais quel est le malheur que ton amitié 
n'adoucisse et ne rende supportable? Con- 
servcrla moi donc, cette amitié, mon seul bien, 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 109 

mon seul espoir, le seul désir qui me rattache à 
la vie : autrement que deviendrais-je! tant que 
tu resteras tu me tiendras lieu de tout. 

Adieu, chère amie, si tes propres infortunes 
te laissent un moment de repos et te permet- 
tent de me consacrer quelques instants, écris- 
moi, console-moi, verse sur mon cœur ulcéré 
et saignant le baume divin de l'amitié. J'en 
ai grand besoin. Adieu. Je t'embrasse de toute 
mon âme, embrasse pour moi Chopin, Mau- 
rice et Solange. 

Pylade. 

P.-S. — Je t'écris cette lettre de Nohant 
où je suis venu chercher deux ou trois jours 
de solitude et de recueillement pour m'oc- 
cuper de la rédaction d'un mémoire justifi- 
catif auprès de mes juges. Pendant ce temps- 
là La Châtre s'occupe d'élection, il s'agit de 
renverser Muret de Bord. Fleury, Planet, 
Duteil, Nerault, Acolas, et toute la phalange 
radicale se remue fort en ce moment. 

A ce moment critique de sa vie, où il 
aurait besoin de sentir l'affection de tous 
les siens, une autre nouvelle foudroyante 
vient encore abattre un peu du courage de 
Rollinat, Le 17 de ce même mois de mars, 
si tragique pour lui, il écrit à son amie : 



110 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Cher Oreste, je t'écris encore sous l'impres- 
sion du coup de foudre qui vient de nous 
frapper tous : il paraît que cette année était 
marquée pour moi comme néfaste dans le 
livre des destinées : toutes les douleurs m'ac- 
cablent à la fois : je ne sais si mon âme brisée 
pourra résister à tant d'épreuves terribles. Tu 
sauras donc, cher Oreste, que mon pauvre 
père vient de mourir entre mes bras d'une 
fluxion de poitrine qui l'a emporté en quarante- 
huit heures avec une effrayante rapidité. Cette 
mort si subite nous plonge tous dans la 
consternation et le désespoir ; il y a huit jours 
il était encore plus gai, plus aimable, plus 
spirituel que jamais : sa santé était revenue 
complètement. A la suite d'une promenade 
électorale au soleil de mars avec quelques 
électeurs qui l'ont un peu trop fait parler, il 
s'est échauffé, et maintenant il n'est plus. 
Oh! mon Dieu, qu'est-ce que la vie? Peut-on 
compter le moins du monde sur quelque 
chose de si fragile, de si fugitif et de si vain? 
Je pense que tu ressentiras aussi vivement 
que moi la perte immense et affreuse que je 
viens de faire : tu sais que mon père était 
le meilleur des hommes, tu sais qu'il t'a tou- 
jours aimée, honorée, admirée et qu'il était 
du petit nombre des gens d'exception qui vi- 
vent par le cœur et par les entrailles. Aussi 
jamais funérailles ne furent plus imposantes 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 111 

que les siennes à Châteauroux : la douleur 
publique qui a éclaté de toutes parts à la nou- 
velle de sa mort atteste le vide immense et 
presque irréparable qu'il laisse parmi ses con- 
citoyens. 

Adieu, je t'embrasse tendrement. 

Pylade. 

P.-S. — Rien de nouveau sur mon affaire. 
Aragon et Marie, avocats que j'ai chargés 
de surveiller l'affaire à Paris, m'écrivent que 
la décision de la chambre du Conseil se fera 
encore attendre au moins trois semaines 
ou un mois (1). 

Que peut faire George devant la navrante 
douleur de son ami? Lui envoyer de douces 
paroles de consolation et de réconfort (2) : 

Mon cœur saigne de toutes tes douleurs, 
mais celle-là m'est personnelle aussi. Je l'ai- 
mais profondément, ton digne père, et je 
savais que j 'avais en lui un ami au-dessus 
de tous les préjugés et de toutes les ca- 
lomnies. Un grand cœur plein d'affections 
généreuses et nourrissant la foi de l'idéal... 

La fatalité nous frappe à coups redoublés. 

(1) Lettre inédite. 

(2) Correspondance, t. II, p. 135. 



JI2 l\E AMITIÉ ROMANTIQUE 

Qu'importe ! Malgré les malheurs qui t'ac- 
cablent, il me semble toujours qu'une main 
providentielle te conduit vers moi pour que 
nos jours d'automne s'écoulent dans une 
sainte sérénité... Je te le répète, quoi qu'il 
arrive, souviens-toi que j'existe et que tu es 
la moitié de ma vie. Tu n'as pas besoin d'ar- 
gent, tu n'as pas besoin de considération, tu 
as un asile contre la pauvreté, et une source 
inépuisable d'estime en moi. 

N'est-ce pas le privilège d'une inalté- 
rable amitié d'être toujours prête à lutter 
contre tous les coups de l'adversité? Ce 
n'est pas seulement, du reste, dans le cœur 
de son amie que Rollinat devait trouver un 
refuge en ces heures douloureuses, c'est 
aussi sous le toit de cette dernière. Encore 
que George Sand fût absente, François put 
se réfugier à Nohant comme en un asile de 
paix et de résignation ouvert aux douleurs 
de tous les cœurs amis : 

Chère amie, écrit-il quelques jours plus 
tard à George Sand, combien je te remercie 
de ta bonne et excellente lettre ! elle est venue 
me consoler, me ranimer, me rendre à la vie, 
à l'espoir, au courage au milieu de mes som- 
bres douleurs ! ô divine amitié ! quels cha- 



GEORGE SAXD ET FRANÇOIS ROLLINAT 113 

grins, quelles angoisses pourraient ne pas se 
calmer à ta voix; te le dirai-je, cher et tendre 
Oreste, j'éprouve, dans mon malheur même, 
une émotion délicieuse, en versant mon cœur 
dans le tien : je pense à cette intime union 
de nos âmes, à cette inaltérable sympathie 
qui fera toujours battre nos cœurs des mêmes 
sentiments, des mêmes joies, des mêmes dou- 
leurs, d'un bout du monde à l'autre! Oh! 
il n'y a que ceux qui comprennent l'amitié, 
qui la sentent, et qui la cultivent comme nous 
comme une religion sainte, qui connaissent 
le bonheur permis à l'homme sur la terre. 

Qu'un ami véritable est une douce chose. 

Je suis allé dernièrement passer quelques 
jours à Nohant, pour y pleurer mon père à 
mon aise et sans être troublé par cette foule 
importune de visiteurs qui ne cessaient d'as- 
siéger ma maison depuis quinze jours : j'ai vu 
Dutheil et son excellente femme qui ont été 
pleins de bonté et de tendre sympathie pour 
moi, me voilà maintenant prêt à rentrer dans 
le tourbillon des affaires. 

Ma position nouvelle m'impose des charges 
encore fort accablantes : d'abord je suis privé, 
pour mes affaires, du secours de mon père qui 
était pour moi une chose immense : il prépa- 
rait les affaires, il les dirigeait, il les gouver- 
nait, il recevait les clients, il donnait de très 
nombreuses consultations en mon absence, il 



lt'i UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

s'occupait en un mot de presque tout le tra- 
vail du cabinet, et moi je me chargeais de la 
plaidoirie à l'audience ; maintenant, le travail 
sera double pour moi et l'assujettissement 
beaucoup plus lourd à porter. D'un autre 
côtéj mon pauvre père, qui a été surpris à l'im- 
proviste par la mort, n'a pas eu le temps déré- 
gler certaines affaires assez embrouillées qui 
le concernaient personnellement, il a laissé 
des dettes qui, jointes aux miennes, ne sont 
pas sans importance ; en un mot, il faudra que 
je supporte maintenant seul le fardeau qu'il 
m'aidait singulièrement à porter. 

Mais dussé-je succomber sous ma pénible 
tâche, il faut obéir à la nécessité, il faut rem- 
plir son devoir jusqu'au bout; peut-être vien- 
dra-t-il un temps où le repos sera permis ! 
mais je crains que ce temps ne soit encore 
bien éloigné. Enfin, quoiqu'il arrive, jecompte 
sur la Providence et sur toi qui es ma Provi- 
dence sur cette terre. 

Adieu, cher Oreste, je te presse sur mon 
cœur et t'embrasse de toutes les puissances 
de mon âme. 

Pylade. 

P. -S. — J'embrasse tendrement Solange. 
Maurice et Chopin. J'espère que sa santé est 
rétablie (1). 

(1) Lettre inédite du 2 avril 1839. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 115 

Ainsi, vers cette époque, il semble que 
François Rollinat ait atteint les années les 
plus sombres de sa vie. Son âme, naturelle- 
ment portée à grossir les traits d'une fata- 
lité déclarée inexorable, est comme écrasée 
sous le poids de son destin. Cependant, la 
vie s'écoule, apportant son flux et son 
reflux éternels de bonheurs et de malheurs. 
Le ridicule et odieux procès intenté à l'avo- 
cat de Ghâteauroux est perdu par ses adver- 
saires, les jours qui passent apaisent la 
cruelle douleur ressentie à la mort du père, 
les années s'achèvent tout doucement, n'ap- 
portant point la félicité dans l'existence 
monotone de ce provincial obscur, mais ne 
bouleversant rien à ses habitudes, ne déran- 
geant en rien le cours normal de sa vie. Sans 
doute geint-il toujours par habitude : 

Je ne te parlerai pas de moi. Ma vie est 
toujours la même. Travail et ennui, voilà le 
résumé de mon existence. Il faut un certain 
courage pour lutter, lutter toujours contre la 
nécessité, contre cette force inexorable qui 
opprime, qui paralyse, qui asphyxie, qui dé- 
goûte et qui tue. Si ton amitié n'était pas 
pour moi un asile où je me réfugie dans mes 



116 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

heures de désespoir, je ne sais pas ce que je 
deviendrais. Tu sais que mon cœur a besoin 
d'aimer ; il n'y a plus d'amour pour moi sur 
la terre ; je sens que mon cœur est froid et 
vieilli dans la souffrance, je n'ai plus que ton 
amitié qui me fasse vivre. Ote-moi ce senti- 
ment, et je n'ai plus rien... 

Malgré ces déclarations pessimistes, peut- 
être a-t-il, au fond, lui-même le sentiment 
que la fatalité commence à se lasser de le 
poursuivre. Il entrevoit une perspective, 
sinon de bonheur, du moins de repos, de 
grand calme, — et cela dans le mariage, 
dans cette vieille idée du mariage qui l'a 
déjà hanté il y a plusieurs années, et qui le 
reprend alors, mais singulièrement amoin- 
drie, semble-t-il, diminuée, embourgeoisée, 
si l'on veut le mot exact. L'union sacrée de 
deux êtres, le lien indissoluble de deux 
âmes s'unissant pour fonder un foyer fait 
place dans ce cœur de vieux romantique 
désillusionné par la vie à l'idée plus simple, 
plus normale et plus terre-à-terre, de faire 
une fin comme tant d'autres, d'échapper à 
l'emprise d'une famille qui compte trop sur 
lui, de se libérer... en s'enchaînant. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 117 

. La vie, qui n'est pas si mauvaise qu'il 
l'affirme, va lui livrer la compagne douce, 
charmante et un peu silencieuse qu'il rêve 
dans ses moments de mélancolie, mais ce 
sera, comme toujours, après de rudes 
assauts. lia des déboires, et il les conte un 
peu naïvement à la confidente de ses pen- 
sées : 

Au commencement de l'année j'avais eu 
l'idée de changer de vie, de courir les chances 
du mariage ; précisément, le hasard me fit 
faire connaissance d'une jeune personne ravis- 
sante ; Michel la connaissait beaucoup, il 
voulut bien se charger de la direction de cette 
affaire ; mais malgré tous les efforts de son 
éloquence et de son amitié, il n'a pu réussir. 
On n'a pas voulu. On m'a trouvé ou trop vieux, 
ou trop laid, ou trop grave, ou trop sale, ou 
trop pauvre. Ainsi va le monde ! Qu'importe 
que vous ayez un cœur, que vous renfermiez 
en vous des trésors de tendresse et d'amour 
pour le premier objet qui viendra vous per- 
mettre de les épancher sur lui, pour le pre- 
mier cœur qui voudra bien s'ouvrir pour rece- 
voir le vôtre ! il s'agit bien de tout cela ! 
si vous n'avez pas pour vous l'élégance de la 
forme ou le brillant de la fortune, allez vous 
promener, ne songez pas à vous faire aimer, 



118 1 \K AMITIÉ ROMANTIQUE 

vous perdriez tous vos frais de sensibilité 
et d'amour. 

Quant à ma position pécuniaire, elle est plus 
mauvaise que jamais. Aucun de mes frères 
de Pologne ou de France ne remplit ses pro- 
messes et ne m'aide à soutenir le fardeau. Je 
suis obligé de payer seul des dettes nombreu- 
ses et considérables, et de pourvoir seul à tous 
les besoins de la maison. On trouve cela tout 
naturel, et parce que cela s'est toujours fait 
jusqu'à présent, on trouve tout simple que 
cela continue à se faire toujours. Peu s'en faut 
même qu'on ne porte envie à mon sort, et 
qu'on ne me trouve trop heureux de ce qu'on 
daigne profiter des fruits de mon travail. 
Quant aux affaires, elles diminuent sensible- 
ment chaque jour, le métier devient de jour 
en jour plus misérable, et les clients plus in- 
grats. 

Tu conçois que dans cette position, je ne ris 
guères. Ce qui m'attriste surtout, c'est que je 
me vois obligé pour longtemps de renoncer 
à tout voyage à Paris, soit ailleurs, tant les 
fonds sont bas en ce moment, et tant les créan- 
ciers m'assiègent ! 

Ainsi, tu vois, mon cher Oreste, que Pylade 
n'est pas heureux et qu'il ne lui est pas donné 
de le devenir jamais (1). 

(1) Lettre inédite du 8 mars 1841. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 119 

Rolîinat exagère, et il suffît d'une lettre 
d'Oreste pour consoler Pyladc. Néanmoins 
il ne se fait pas d'illusions : 

Quant à ce que tu me dis de mon peu de 
chance de succès auprès de Mlle E. T., cela ne 
m'étonne pas. Je n'ai jamais été et ne serai 
jamais aimable, je suis essentiellement paysan 
du Danube ; je me sens capable d'affection, 
de dévouement, de tendresse, de fidélité in- 
violable, autant et plus que qui que ce soit 
au monde, mais d'amabilité jamais. Si donc, 
il faut faire l'aimable, il est inutile de faire 
une expérience qui ne manquerait pas de tour- 
ner encore fort mal (1). 

On voit que le romantique qui est en lui 
est bien revenu de ses illusions de jeunesse. 
Néanmoins, il se sent si accablé dans son 
isolement, acculé par la vie si fatalement 
à cette nécessité du mariage qu'il s'y jette 
presque comme dans un gouffre, tête bais- 
sée et les yeux fermés. Pauvre Rolîinat ! 
Quel embourgeoisement pour une âme 
exaspérée comme la sienne, bercée à toutes 
les chimères romantiques, que ce mariage 
de province. Écoutez plutôt : 

(1) Lettre inédite du 25 octobre 1841. 



120 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Ma future est une jeune personne que tu as 
connue fort jeune à ce qu'il paraît et qui s'est 
battue plus d'une fois avec Maurice à Nohant, 
lorsqu'elle n'avait que six ans. C'est la fille 
du grand, de l'illustre, de l'incomparable ca- 
pitaine de gendarmerie que M. Dudevant 
honorait de son amitié, en un mot de M. Di- 
dion. Elle a une fortune médiocre qui con- 
siste en un petit domaine qui ne jette guères 
plus de 800 francs de revenus et en outre des 
espérances sur la succession d'un oncle. Cela 
est fort modeste, comme tu le vois, mais la 
personne m'a paru bonne, simple, naturelle 
et très disposée à se laisser pétrir et façonner 
par un mari qui saura se faire aimer d'elle. 
Tu conçois qu'il y aura beaucoup à faire, mais 
quelque chose me dit que mon choix ne sera 
pas malheureux. Tout est conclu, il n'y a plus 
malheureusement qu'une question de temps 
pour la célébration. Au moment où je faisais 
demander la main de sa fille Isaure, M. Didion 
qui vient d'être mis à la retraite comme ayant 
atteint ses cinquante-cinq ans, et fait ses trente 
ans de service faisait ses préparatifs de départ 
pour Argenton où il veut se fixer dans une 
petite propriété qu'il y possède ; d'ailleurs, 
n'ayant plus ce beau titre de capitaine de gen- 
darmerie, il ne lui est plus possible de rester un 
jour de plus dans cette belle ville de Château- 
roux dont l'aspect seul déchire son cœur de - 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 121 

puis qu'il a cessé d'y exercer ses nobles fonc- 
tions. De là la nécessité de faire le mariage à 
Argenton et par conséquent d'attendre les 
six mois de résidence exigés par la loi. 

Voilà où j'en suis. Encore six mois et je 
serai endidionné. Du reste, sans plaisanterie, 
je crois sincèrement que je serai très heureux 
avec cette jeune personne qu'on m'avait dit 
minaudière et prétentieuse, et que j'ai trouvée 
toute différente du portrait qu'on m'en avait 
fait. Elle a été charmante pour moi, et je 
l'aimerai certainement... (1). 

Le sort en est jeté, les bans vont se pu- 
blier : François sera marié dans les premiers 
jours d'avril de cette année 1842. Au fur 
et à mesure que la date fatidique se rap- 
proche, il sent ses craintes s'évanouir, la 
confiance renaître dans son vieux cœur 
ulcéré. Il observe sa fiancée : 

Elle est véritablement bonne, simple, ai- 
mante et modeste, confie-t-il à George 
Sand (2). 

Comment expliquer cette transformation, 
me diras-tu? Je n'en sais rien. Enfant, elle 
a pu être gâtée par son père, et annoncer des 

(1) Lettre inédite du 26 janvier 1842. 

(2) Lettre inédite du 22 février 1842. 



125 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

in.-iincts de vanité et d'outrecuidance; ce 
qu'il y a de certain, c'est que, jeune fille, «lie 
a constamment vécu séquestrée du monde 
par son père, c'est que son père lui a depuis 
sept ou huit ans rendu la vie aussi dure 
qu'elle lui avait été douce, c'est qu'elle a long- 
temps appris à souffrir en silence et tu sais 
qu'après l'éducation de la famille et celle des 
pensionnats, il n'y a pas de plus salutaire 
école que celle de l'isolement, de la souffrance 
et du malheur... 

...Dès les premiers jours j'ai été frappé 
de sa simplicité, de son naturel, de sa douce 
tristesse et de sa raison, et, depuis, chaque 
jour, j'ai appris à l'estimer et à l'aimer da- 
vantage De tout cela, il faut conclure que 
M. Didion, en la rudoyant, comme il l'a fait 
depuis quelques années, lui a rendu un très 
grand service, en "forçant cette nature à se 
replier douloureusement sur elle-même pour 
y retrouver les trésors de bonté, de patience 
et de vertu qu'une mauvaise éducation avait 
empêchés d'éclore. 

Six semaines plus tard. Voilà quinze jours 
déjà que François est marié : il ne « se 
trouve pas mal de son nouvel état », selon 
son expression, et il fait un petit tableau 
de son bonheur, toujours un peu naïf, 
d'après son habitude : 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS R0LLINAT 123 

La personne que j'ai épousée est bien ce 
que j'espérais, bonne et affectueuse. Je vis 
maintenant chez moi dans une maison sé- 
parée de ma mère et de ma sœur qui habitent 
ensemble une autre maison. Je fais une pen- 
sion annuelle à ma mère. Si je n'avais pas 
de dettes, je serais tranquille ; mais ces mau- 
dites dettes me tracassent, et tu conçois que 
les dépenses forcées qu'a occasionnées mon 
mariage et mon installation, n'ont fait que 
les augmenter. Enfin avec le travail et la 
persévérance, j'en viendrai peut-être à bout. 

Voilà donc ma position changée : est-ce 
un bien, est-ce un mal? l'avenir en décidera. 
Jusqu'à présent je n'ai aucun sujet de m'en 
repentir — et je pense que cela se maintien- 
dra — Isaure est réellement excellente et je 
ne puis que m'estimer heureux de l'avoir 
rencontrée... 

Et toi, mon amie, comment vas-tu? Si 
j'en juge par ce que je lis dans la Revue 
indépendante, tu es toujours en verve, et 
l'inspiration chez toi ne languit pas. En vé- 
rité, où vas-tu chercher cette inépuisable 
poésie, cette abondance intarissable qui 
semble te coûter si peu? Ta tête se fatiguait, 
me disais-tu il y a quelque temps. Jamais elle 
n'a été plus puissante et plus vigoureuse. J'ai 
lu avec ravissement ton conte de Consuelo et 
j'en attends la suite avec impatience. 



124 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Mon Dieu, mon Dieu, quand te reverrai-je. 
Quand viendras-tu à Châteauroux, j'aurai 
au moins un asile à t'offrir, je serai chez moi, 
et je pense bien que tu seras toujours mon 
Oreste, comme je serai toujours ton Pylade, 
écris-moi un mot dans tous les cas et aime- 
moi comme je t'aime. 

Je t'embrasse de toute mon âme. 

Rollinat (1). 

Ce serait, toutefois, bien mal connaître 
le cœur d'un vieux romantique tel que 
Trenmor que de l'imaginer trouvant le 
repos absolu, le repos définitif. Cette âme 
inquiète peut être momentanément calmée 
par la douce influence de la femme qu'elle a 
conquise, elle ne tardera point à retrouver 
ses soucis et sa misanthropie. Au cours des 
lettres qui s'échangent entre François et 
George Sand, de 1842 à 1848, c'est toujours, 
au fond, le même, l'éternel refrain que nous 
connaissons si bien : 

Je sens aujourd'hui plus que jamais que 
l'espoir du repos dont je me suis bercé si sou- 
vent est une illusion qui finit et s'échappe à 

(1) Lettre inédite du 28 avril 1842. 



GEORGE SAXD ET FRANÇOIS ROLLINAT 125 

mesure qu'on croit être sur le point d'en jouir. 
Le bonheur n'est pas fait pour cette terre, 
nous sommes nés pour une lutte éternelle, 
il faut donc souffrir, souffrir toujours avec 
courage... 

Il est trop vrai que j'ai passé deux fois de- 
vant Nohant en allant à Guéret où m'appe- 
lait un procès, et en revenant. Mes minutes 
étaient comptées ; j'ai passé devant le paradis 
terrestre, sans pouvoir m'y arrêter un instant. 
J'étais prisonnier dans ma cage et je me suis 
borné à envoyer silencieusement quelques 
baisers et quelques soupirs à mon Oreste et 
son adorable famille. Tu me dis que j'ai raison 
de vous aimer, et comment ne vous aimerais- 
je pas? où trouverais-je des cœurs comme 
les vôtres? oui certes, si le bon Dieu voulait 
que nous fussions habituellement ou plutôt 
toujours ensemble ce serait le bonheur. Mais 
hélas, quand ce vœu de mon cœur pourra-t-il 
se réaliser ! quoi qu'il arrive, sois bien cer- 
taine qu'absente ou présente, je t'aimerai 
toujours de toutes les forces de mon âme ainsi 
que tes enfants et tous les tiens... 

Quant à moi, je serais heureux si le bonheur 
était possible sur cette terre, mais le mal est 
toujours à côté du bien, la douleur est tou- 
jours à côté de la joie. J'ai des enfants char- 
mants que j'aime, mais l'un d'eux a la fièvre 
depuis plusieurs mois, et cela me tourmente, 



126 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

j'ai un intérieur plein de ce calme et de cet 
esprit d'ordre qui n'est pas le bonheur sans 
doute, mais qui est au moins une garantie 
contre la souffrance, mais j'ai des frères qui 
végètent toujours dans des positions très 
difficiles, et cela est un ver rongeur qui ne 
cesse de jeter le trouble dans mon existence... 

Au fond, le mariage l'a très peu changé : 
père de deux beaux garçons, Emile et 
Maurice, mari d'une femme discrète, silen- 
cieuse et charmante, menant une vie en 
somme très acceptable, dans une ville de 
province où il est connu et estimé, son ima- 
gination insatiable l'entraîne toujours hors 
des frontières du réel pour lui laisser entre- 
voir des paradis où il ne séjournera jamais, 
un idéal qu'il ne pourra pas atteindre, car 
si son cœur est plein de désirs infinis, sa 
volonté est faible, son tempérament est 
mou, sa faculté d'attaque est limitée. Alors, 
au lieu de se résigner, il geint dans son coin, 
il soupire, il s'irrite, il ne peut supporter 
le pauvre petit bonheur bourgeois que la 
vie lui offre — à sa taille. 

Mais il est demeuré aussi le très excellent, 
très fidèle et très loyal ami qui s'est donné 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLIXAT 127 

une fois pour toutes et ne sait plus se 
reprendpe. C'est toujours le commissionnaire 
diligent qui n'épargne pas ses peines quand 
il s'agit d'un service à rendre à son cher 
Oreste, qui ne connaît ni les fatigues, ni les 
tracas, ni les ennuis. Que de petites com- 
missions, que de multiples courses dans ces 
années, quel zèle au service de sa grande 
amie et aussi quelles chaudes protestations 
d'amitié de part et d'autre, quelle intimité 
de cœur et de pensée ! Tant de dévouement 
complaisant, tant d'activité affectueuse 
effacent bien des défauts, et c'est, au fond, 
l'image d'un très brave homme qui se grave 
devant nos yeux, un brave homme qui va 
montrer aussi, en pleine débâcle sociale, 
qu'il sait être un homme brave et un cou- 
rageux citoyen. 



VI 



La Révolution de 1848 apparut à François 
Rollinat ce qu'elle fut pour tous les roman- 
tiques de sa génération : un champ magni- 
fique d'action sociale qui s'ouvrit soudain 
devant ses regards de rêveur impatient de 
réaliser sa chimère. Toutes les grandes idées 
de fraternité et de liberté humaines qu'il 
avait si longtemps agitées en pensée, toutes 
les aspirations profondes vers un état poli- 
tique meilleur qu'il avait nourries dans le 
silence de sa province éclatèrent, tout d'un 
coup au début de cette année 1848 avec la 
violence d'une force trop longtemps com- 
primée. 

Le romantique méconnu va-t-il donc 
prendre sa revanche? Le grand homme de 
province qui ambitionne depuis si long- 

9 



130 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

temps de jouer un rôle dans l'histoire 
de son pays va-t-il se révéler enfin?... L'oc- 
casion est tentante, presque inespérée. La 
France a besoin d'hommes nouveaux qui 
puissent insuffler un sang jeune et ardent 
dans les veines appauvries du gouverne- 
ment et du Parlement. D'autre part, le 
Berri qui n'a jamais été très riche en illus- 
trations politiques ne peut susciter à Rolli- 
nat des concurrents bien dangereux lorsque 
les élections approcheront. Enfin, George 
Sand, l'amie des mauvais jours, la com- 
pagne fidèle, la confidente sacrée, n'est-elle 
point là pour soutenir son Pylade, son autre 
soi-même, de l'autorité immense de sa grande 
voix d'écrivain et d'amie du peuple?... 

Jamais, sans doute, Rollinat ne rencon- 
trera partie plus belle à jouer, et, s'il était 
vraiment avisé, c'est tête baissée qu'il 
devrait se jeter dans la politique, laissant 
là le tracas des affaires qui l'obsède pour la 
liberté reconquise, la liberté de la parole et 
de l'action dans l'époque fiévreuse qu'on 
va vivre. Mais le rêveur est impénitent et 
éternel en lui. Sans doute il aspire à un 
rôle politique, mais sans avoir aucune des 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 131 

qualités qui font l'homme d'action. Il est 
inquiet et versatile, il a des sautes d'hu- 
meur qui étonnent, qu'on supporterait de 
la part d'un artiste, qui indigneront venant 
d'un homme public. Trop loyal, son carac- 
tère sera vite percé à jour ; trop hésitant, 
son esprit n'aura aucune autorité. Quel 
que soit l'effort qu'il fournisse dans le 
domaine de l'action, il est à peu près certain 
d'échouer. 

Cependant, pris dans l'engrenage, le 
voilà tout de suite placé aux premières 
places pour réussir. A peine la Révolution 
est-elle proclamée, Eugène Grillon devient 
maire de Ghâteauroux, et Rollinat son 
adjoint. Bientôt il n'est douteux pour per- 
sonne que, cédant aux sollicitations qui 
l'entourent, il acceptera de se porter can- 
didat aux élections. Mais il hésite encore, 
il hésite perpétuellement, assailli de craintes 
et de désirs tout à la fois, inquiet déjà de 
l'avenir qu'il entrevoit, trop perspicace 
aussi pour ne pas être dégoûté de cette cui- 
sine politique avant même de l'avoir 
absorbée. 

Le 11 mars 1848, il écrit à George Sand : 



132 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

Mon amie, je comprends tout ce que les 
circonstances nous imposent à tous de devoirs 
et d'efforts, et que je dois par conséquent 
faire des efforts surhumains, pour faire mar- 
cher les affaires dont je suis chargé devant le 
jury et qu'il m'est impossible d'abandonner 
et les affaires publiques ; et pour te prouver 
que je ne suis pas inactif, je te dirai que je me 
trouve mêlé à toutes les fonctions publiques, 
je suis adjoint, et Eugène Grillon maire, je 
suis membre d'une commission départemen- 
tale qui s'organise, je suis membre d'un co- 
mité électoral qui se forme chez Eugène 
Grillon qui représente l'élément bourgeois 
sympathique au peuple, mais toutefois dans 
une juste mesure, je vais à la Préfecture deux 
ou trois fois par jour, voir Fleury,le soutenir 
lorsqu'il tombe dans le découragement, lui 
réchauffer le cœur lorsqu'il sent son espé- 
rance et sa foi s'affaiblir, lui procurer des 
hommes sûrs et des auxiliaires utiles lorsque 
je ne peux pas l'aider moi-même. Enfin des 
comités de rédaction de journaux républi- 
cains de toutes les nuances, de toutes les ten- 
dances s'organisent, et je suis mêlé à tous ces 
comités quoique peut-être hostiles entre eux 
et qui cependant appellent tous mon con- 
cours. Tu vois, cher Oreste, que pour un hom- 
me naturellement indolent et complètement 
neuf à la vie publique, je suis passablement 



GEORGE BAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 133 

occupé, lorsqu'il faut avec cela que lundi je 
plaide pour un accusé d'assassinat, le sur- 
lendemain pour un accusé de coups et bles- 
sures, ensuite pour un accusé d'incendie, et 
enfin pour un notaire accusé de faux ; tu 
m'avoueras que pour suffire à tout cela, il 
faut de la tête, et du cœur et de la foi, et le 
secours de ton amitié sur lequel je compte. 
Heureusement, après les assises qui ne peu- 
vent pas subir de remise, et qui m'absor- 
beront complètement toute une semaine, je 
me trouverai libre d'affaires, j'enverrai pro- 
mener tout ce qui n'est pas politique, et j'a- 
girai aussi vigoureusement que possible. 

Te me dis, il faut être député : je crois que 
je le serai; j'ai pour moi, je crois, le peuple 
en général, l'action du gouvernement qui 
devra soutenir partout les amis du peuple, 
et je crois que je ne trouverai pas d'hostilité 
dans la bourgeoisie conservatrice, qui me 
sait ami de l'ordre en même temps que dévoué 
aux intérêts populaires : le fantôme qui 
préoccupe en ce moment la bourgeoisie, qui 
la consterne, qui l'épouvante, qui l'empêche 
de dormir, c'est le communisme, c'est le so- 
cialisme en général qui menace de déborder et 
de tout envahir ; j'avoue qu'à l'heure qu'il est 
il serait déplorable de donner des armes 
contre soi à tous ceux qui veulent la conser- 
vation de la propriété, de la famille, comme 



134 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

base fondamentale de toute société, en prê- 
chant des doctrines qui conduisent en droite 
ligne à la destruction de la propriété et de la 
famille. Quant à moi, je te déclare que pour 
mettre aujourd'hui à la place de la propriété 
et de la famille une organisation nouvelle 
quelconque, je n'y consentirai jamais, parce 
que les idées ne sont pas mûres sur ce point, 
parce que les temps ne sont pas venus, parce 
qu'on ne transforme pas le monde de fond 
en comble en vingt-quatre heures, parce 
qu'il faut tenir compte de.ee qui existe et 
marcher prudemment, sans secousse, sans 
commotion, sans déchirement, à tout ce qui 
peut se faire de bon, de juste, de salutaire, de 
fraternel, suivant une solution compatible 
avec le maintien de la propriété et de la 
famille. Je ne suis nullement fixé sur ce pro- 
blème immense de l'organisation du travail ; 
trouvera-t-on une solution qui ne soit pas 
complètement perturbatrice et désorganisa- 
trice? Je n'en sais rien. Nous marchons à cet 
égard vers l'inconnu. Dieu peut-être éclairera 
nos cœurs et nous donnera ce qui seul peut 
nous sauver, la foi, l'amour. 

Malheureusement je ne vois que des trem- 
bleurs, des sceptiques méchants, des incré- 
dules encroûtés, et des ennemis de tous les 
partis, de toutes les couleurs qui s'agitent 
dans tous les sens et qui fontmouvqir tous les 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 135 . 

ressorts pour se dévorer les uns les autres. 

On ne peut donc pas trop prêcher l'union, 
l'ordre, le respect des personnes et des proprié- 
tés ; la bonne politique en ce moment, c'est la 
politique de fusion et de conciliation des gens 
de bien de tous les partis. 

Tu me dis, en second lieu : il faut aider à la 
nomination du député paysan et du député 
ouvrier; sans doute, je comprends qu'il y a 
dans le cœur et dans la tête de deux hommes 
du peuple bons et honnêtes, beaucoup plus 
d'instincts vrais et d'inspirations heureuses 
souvent que dans la classe sceptique, énervée, 
épuisée des capitalistes, des propriétaires, des 
industriels, des savants, des littérateurs et des 
artistes. Si ce sentiment du juste et du vrai 
est quelque part, il est dans le cœur du peu- 
ple, et non dans la tête des philosophes et des 
rêveurs de notre époque ; je comprends et je 
sens parfaitement cela ; je regarde donc, moi 
personnellement, comme une bonne et excel- 
lente chose, que le peuple se cache et se voie 
représenté non seulement par des députés 
bien éduqués, mais même par quelques-unes de 
ces natures simples et primitives qui connais- 
sent mieux que personne les besoins et les 
misères du pauvre et les moyens d'y remédier ; 
mais tâche de faire comprendre cela à nos fortes 
têtes de l'endroit, tout le monde te rira au 
nez ; confier la création de la Constitution qui 



136 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

doit nous régira des gens qui ne savent ni lire 
ni écrire ! Fi donc, c'est absurde, c'est ridi- 
cule, c'est stupide, c'est ignoble et Carnot, pour 
avoir émis le vœu dans sa circulaire, d'avoir 
à la Chambre beaucoup de paysans, mérite 
d'être ignominieusement conspué par tout 
ce qui craint l'odeur de l'étable ou de l'échoppe 
à la tribune. Je pense donc que sur ce point, 
nous serons très heureux si nous pouvons ob- 
tenir que sur les sept il y ait un candidat 
vigneron à Issoudun ; cette idée a souri d'ail- 
leurs à Eugène Grillon qui croit qu'elle pour- 
rait avoir quelque chance de succès à Issou- 
dun où il existe un nombre très considérable 
de vignerons aisés, fiers, indépendants, et qui 
seront sans doute charmés d'envoyer un des 
leurs à la Chambre; mais quant à deux sur sept 
il n'y faut pas songer, ce serait tenter l'im- 
possible. 

Maintenant, mon amie, tu conçois que je 
suis, dans la situation prodigieusement grave 
où nous sommes, tout entier à la chose pu- 
blique, au bien général, à ce que je croirai 
être la justice et la vérité ; tu me soutiendras, 
j'espère, dans cette vie nouvelle, par ta bonne 
et sainte amitié ; ton âme sera mon âme, ton 
cœur sera mon cœur, ton amour sera mon 
amour. Dans la situation accablante où je 
suis, n'ayant pas un moment pour m'occuper 
de rédaction de journaux, envoie-moi d'ici 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 137 

cinq ou six jours quelques articles que tu pour- 
ras laisser échapper dans tes moments de 
loisir de ta plume féconde ; que l'esprit de ces 
articles tende à rassurer les timides, les peu- 
reux, les défiants, les imaginations faibles 
qui s'exagèrent tout, qu'ils tendent à l'union, à 
l'ordre, à la liberté, à l'égalité, à la fraternité 
fonctionnant majestueusement et tranquille- 
ment pour le bien de tous. 

Adieu. Je t'adore et t'embrasse. 

Pylade (1). 

Quelques jours plus tard, il commence 
sa campagne électorale, soutenu par le 
Club de la Fraternité qui devient son vrai 
centre d'action. Il y prononce plusieurs 
discours qui font époque dans la contrée, 
car il est vraiment éloquent, et il y déve- 
loppe son programme avec cette prolixité 
de paroles, avec cette surabondance d'idées 
qui sont le propre de la littérature politique 
de cette époque. 

La fraternité, proclame-t-il, est le vrai prin- 
cipe de vie de l'ordre nouveau, c'est l'âme de 
la politique de l'avenir, et quoique nos cœurs, 
préparés par dix-huit siècles de christianisme, 

(1) Lettre inédite. 



138 UNE AMITIÉ 'ROMANTIQUE 

ne soient pas encore mûrs peut-être pour cette 
fraternité politique et sociale, c'est vers cette 
unité fraternelle de tous les éléments de la 
société que nous devons marcher. 

Comment le courage et la foi pourraient-ils 
faillir en nous? Nous marchons avec Dieu, 
avec l'humanité tout entière. 

Echo des conversations exaltantes sur 
l'avenir social que Pylade a eues sous les 
ombrages de Nohant avec son cher Oreste, 
sa profession de foi est toute brûlante 
d'amour sincère, d'amour frénétique pour 
l'humanité. 

Le pauvre homme ! A peine dans les 
couloirs de l'Assemblée nationale, ses yeux 
vont se dessiller, son cœur va se serrer, sa 
foi va se ternir au contact des basses 
réalités de la politique. 

Je suis d'une tristesse immense comme le 
mal qui nous dévore, écrit-il le 14 juin 1848, 
à George Sand. Je ne vois partout que foyers 
d'intrigues, que tiraillements, qu'incertitude ; 
le découragement gagne les masses ; le bien 
qu'on attend est lent à se faire, et le mal qui 
arrive toujours au galop est lent à se réparer. 

J'avoue que ce que j'ai vu depuis trois 
mois m'a rendu cent fois plus misanthrope 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 139 

que je n'étais, et que je n'ambitionne d'autre 
bonheur, que celui de vivre au fond de quelque 
solitude loin des ambitieux et des sots : ce qui 
me dégoûte de l'espèce humaine, c'est que 
chacun veut avoir son rôle à jouer, c'est que le 
sentiment du moi, de la personnalité domine 
toujours dans les natures même les meilleures; 
quant aux hommes vrais et simples, détachés 
du moi humain, je ne les rencontre guères- 
Avec tous ces éléments d'égoïsme, de vanité, 
de prétentions personnelles, peut-on fonder 
une république large et profondément et radi- 
calement démocratique? Je le souhaite, mais 
n'en réponds pas. 

Je n'ai pas besoin de te dire que si je ne t'ai 
pas écrit ces jours-ci, je n'en ai pas moins 
ensé à toi à toute heure, qu'est-ce donc qui 
t'aimerait si je ne t'aimaispas, moi qui te con- 
nais et qui sais tout ce que ton coeur ren- 
ferme de grandeur, de bonté, de simplicité, 
de tendresse profonde et vraie pour tes amis : 
je serais un polisson si je ne t'aimais pas plus 
que tout au monde, plus que la République 
elle-même qui certainement ne vaudra ja- 
mais, ne sera jamais à la hauteur de ton âme. 
Voilà ce qui te fera tant d'ennemis, parce que 
les âmes comme la tienne sont nécessairement 
blessantes pour la foule qui n'aime que les 
petites choses et les petits esprits. Je t'engage 
au nom de tes amis et au mien, à vivre, 



l'.O UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

momentanément, complètement en dehors de 
Paris et des événements politiques : je sais 
qu'une foule de gens charitables serait char- 
mée de te voir bien gravement compromise 
dans quelque bonne grosse échauffourée à la- 
quelle on ne manquerait pas de rattacher ton 
nom, quand tu serais parfaitement innocente. 
Sois donc prudente comme les serpents et 
simple comme les colombes. 

Tu vois, mon amie, comment les événe- 
ments ont marché depuis le 24 février : il y 
a trois mois tu me reprochais ma tiédeur et 
ma prudence quoique au fond tu ne pusses 
douter de mes sentiments et tu me soufflais 
le feu sacré qui remplissait ton cœur et au- 
jourd'hui c'est moi qui en suis réduit par les 
circonstances à te recommander la prudence 
et la sagesse. 

Adieu, si pour être un peu consolée de tout 
ce qui se passe, il te suffît de savoir que tu es 
aimée, tu peux te flatter d'être la plus aimée 
des amies. 

Je t'embrasse, 

Pylade (1). 

Quelques jours plus tard, il revient sur 
le dégoût, sur la nausée que lui causent les 

(1) Lettre inédite. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 141 

événements et surtout les hommes qui y 
sont mêlés. Évidemment un caractère ri- 
gide et tout d'une pièce comme le sien 
était incapable de se plier aux sinuosités de 
la politique. 

Je ne te dirai rien de la position actuelle, 
elle est plus triste de jour en jour ; l'avenir est 
évidemment gros d'orages. Tu es bienheu- 
reuse, là-bas, sous les frais ombrages de 
Nohant, si toutefois on peut goûter quelque 
bonheur, au milieu des'calamités universelles 
qui pèsent sur le pays. 

Ecris-moi quelques lignes; depuis que je 
suis dans cet affreux tourbillon où l'on s'agite, 
dans le vide, où tout est vanité, stérilité, char- 
latanisme, jonglerie, égoïsme, où le peuple 
joue un si triste rôle et où ses représentants 
font preuve de tant d'impuissance, je ne sais 
si l'on ne doit pas désespérer de l'humanité : 
Pierre Leroux a été écouté avec faveur une 
fois, mais son circulus et sa tirade ne nous 
guériront pas (1). 

Cependant les événements se précipi- 
tent : les sanglantes journées de juin vont, 
par leur horrible spectacle, endeuiller à 

(1) Lettre inédite du 22 juin 1848. 



142 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

jamais l'âme de Rollinat et le plonger dans 
le plus morne désespoir : 

Paris, 4 juillet 1848. 

Tu me demandes ce que je pense des der- 
niers événements : il est évident qu'il y avait 
dans l'air, depuis plusieurs mois, une tem- 
pête qui se formait aux yeux de tout le 
monde, et qui devait nécessairement éclater 
par un épouvantable coup de tonnerre ; je 
crois que la cause de cette collision déplo- 
rable est multiple, et que la conspiration de 
la misère et de la faim s'est trouvée soutenue, 
encouragée, surexcitée par la conspiration 
de l'intrigue, de l'ambition, des méconten- 
tements personnels, et peut-être même par 
les secours de la diplomatie étrangère qui suit 
toujours son vieux et infernal système do 
perdre la République par ses excès. 

Il y avait dans cette formidable insur- 
rection une telle profondeur d'habileté dans 
les mouvements stratégiques, une telle profu- 
sion de munitions, de vivres, d'argent au ser- 
vice des insurgés qu'il est difficile d'admettre 
qu'il n'y ait pas eu derrière ces masses déses- 
pérées que la misère poussait au-devant de la 
mort, des meneurs habitués à spéculer sur 
tout, même sur les calamités publiques, dans 
l'intérêt de leurs projets ambitieux. Du reste, 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 143 

tout le monde s'est étonné de l'inertie, de 
l'imprévoyance, de la nonchalance de la com- 
mission executive, en présence de ces graves 
et terribles commotions qu'elle n'a pas su 
t prévenir, ni gouverner au moment de l'ex- 
plosion. 

Je ne sais ce que la commission 4'enquête 
pourra nous révéler plus tard, mais voilà 
l'impression générale que ces événements 
m'ont laissée. 

Tu vois, cher Oreste, qu'il faut plus que 
jamais, dans ces temps malheureux, de la 
philosophie, du courage, delà résignation et 
de la sagesse. La main de Dieu s'est appe- 
santie sur nous depuis ces derniers temps ; 
mais il ne faut pas désespérer de l'humanité ; 
plus nos entrailles auront été remuées, tra- 
vaillées, labourées par cette main divine, plus 
la régénération sera salutaire (1). 

En attendant, fidèle jusqu'au dernier 
point à tous les chapitres de son programme, 
Rollinat, de concert avec son ami Fleury, 
vote toutes les motions démocratiques et 
repousse tout ce qui lui paraît inspiré par 
un esprit réactionnaire. 

Si nous consultons les votes principaux 

(1) Lettre inédite du 25 juillet 1848. 



IV. UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

qu'il émet dans cette session de l'Assemblée 
nationale, nous voyons qu'il approuve la 
liberté de la presse, l'abolition du cautionne- 
ment des journaux, le droit au travail, Y abo- 
lition de la peine de mort, les libertés de 
réunion et d'association, la gratuité de l'ensei- 
gnement, la diminution des gros traite- 
ments, l'allocation d'un million aux institu- 
teurs des campagnes, le secours d'un million 
aux indigents. En revanche, il vote contre 
l'augmentation du traitement du Président 
de la République, contre les pensions accor- 
dées aux ex-pairs de France et aux préfets 
de Louis-Philippe, contre la création d'une 
Chambre Haute, enfin contre la dissolu- 
tion de l'Assemblée Nationale. 

Cette fidélité à tenir ses engagements, 
cette admirable loyauté de caractère qui a 
été l'honneur des hommes de cette généra- 
tion lui fait considérer avec plus de tristesse 
encore le spectacle des basses intrigues po- 
litiques qui s'offre à ses yeux. « Quant à 
moi, écrit-il à Mme Sand au début de 1849, 
je te dirai que je suis profondément dé- 
goûté de tout ce qui se passe... Pauvre hu- 
manité, on se prend à désespérer d'elle 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 145 

quand on voit les hommes si misérable- 
ment cupides et si sottement ambitieux... » 

Et, quelques lignes plus bas, il ajoute 
qu'il lui tarde de voir arriver son mandat 
à expiration afin de quitter l'ait empesté de 
la politique pour la fraîcheur délicieuse de 
l'air de Nohant. Cependant il était dit que 
son repos ne serait pas encore assuré cette 
fois-ci. 

Lors qu'arrivèrent les élections de mai 
1849 à l'Assemblée législative, François 
Rollinat fut ardemment sollicité par ses 
amis de se présenter à nouveau, et, un peu 
malgré lui, son nom fut encore inscrit à la 
suite de Fleury sur la a liste adoptée par 
le Comité central républicain de l'Indre ». 

Les citoyens Ledru-Rollin, représentant 
du peuple ; Patureau-Francœur, vigneron ; 
A. Fleury, propriétaire, représentant du 
peuple ; Germann, négociant, étaient 
présentés aux suffrages des éleeteurs de 
l'Indre, car « ils ont mérité cet honneur par 
un constant dévouement à la cause du 
peuple : en les nommant, vous soutiendrez 
les intérêts du pays, vous servirezla Liberté, 
vous consoliderez la République. » 

10 



146 UNE AMITIÉ R0MAM1QLE 

Par une lettre publique adressée à leur 
Comité, Rollinat et Fleury traçaient le pro- 
gramme de leur parti, le parti de la Mon- 
tagne : 

« 1° Suffrage direct et universel ; unité 
de pouvoir ; 

« 2° Liberté de pensée ; droit de réunion, 
d'association ; 

« 3° Rehaussement des fonctions d'ins- 
tituteur ; éducation gratuite ; émancipa- 
tion du bas clergé ; 
« 4° Revision des lois sur le service militaire; 
« 5° Exploitation par l'État des chemins 
de fer et des assurances, etc..» 

« Nous sommes en toutes choses, par- 
tout et toujours, pour la liberté contre la 
compression, pour l'égalité contre le privi- 
lège, pour la fraternité contre Fégoïsme, 
pour le principe de la souveraineté, de la 
solidarité des peuples contre toutes les coali- 
tions absolutistes. » 

A la suite de ce manifeste, le Comité cen- 
tral républicain de l'Indre fit distribuer à 
profusion des brochures relatant la biogra- 
phie des candidats. Celle de François Rolli- 
nat était ainsi libellée : 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 147 

«Avocat distingué du barreau de Ghâ- 
teauroux, fils de ses œuvres, laborieux, 
honnête autant que capable, estimé et aimé 
de tous, homme d'intelligence; et de cœur, 
de foi profonde, de conviction sincère, d'un 
caractère honorable. Au premier appel de la 
République, il a, sans hésiter, abandonné 
une clientèle avantageuse, sa seule fortune, 
pour aller offrir son dévouement et ses 
lumières à la démocratie. 

« Représentant du peuple, il a inflexible- 
ment suivi la ligne populaire, de concert 
avec son collègue Fleury, sans dévier ja- 
mais. Leur vie politique est la même. Le 
citoyen Rollinat a prêté une voix éloquente 
à la défense du droit du travail qui est la 
vie et l'avenir même du Peuple. Il y a donc 
solidarité intime entre lui et les électeurs 
patriotes. » 

Le 13 mai 1849, les électeurs de l'Indre 
envoyaient encore à l'Assemblée législative 
le citoyen François Rollinat. La sincérité 
de ses votes fut la même, la rectitude de sa 
ligne de conduite aussi parfaite, et, pour- 
tant, le succès ne couronna pas ses efforts. 
Cette gloire de la tribune et de la politique 



148 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

qu'il avait ambftioniiée à l'égal des autres 
gloires, celle du barreau ou celle de l'amour, 
lui faisait défaut à son tour. La même im- 
puissance qu'il avait manifestée ailleurs 
se retrouvait là, et il aboutissait à la même 
tragique impasse, à la même contradiction 
entre ses rêves et la réalité. Homme d'ima- 
gination, pétri par l'illusion et la chimère, 
incapable d'adapter son esprit à des données 
réalistes, François Rollinat dut s'apercevoir 
bientôt de sa quasi-impuissance. Un grand, 
un immense dégoût s'empara de lui : « Il 
fait bien noir aussi dans mon cœur, je 
t'assure, écrivait-il à son amie, jamais peut- 
être je n'ai été plus accablé moralement ; 
tout ce bruit stérile qui étourdit nos oreilles 
m'importune et me fatigue ; je soupire tou- 
jours pour le calme et le repos » (1). Évi- 
demment il n'était né ni pour la turbulente 
vie de Paris, ni pour la fiévreuse existence 
politique. Et, d'autre part, il avait l'im- 
pression de la mort lente au fond de sa pro- 
vince stérile. 
Ainsi se terminait cette carrière politi- 

(1) Lettre inédite du 2 novembre 1849. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLIXAT 149 

tique d'un homme qui eût pu y briller d'un 
éclat certain et qui n'y recueillit que l'es- 
time de ses amis et de ses adversaires. Le 
coup d'État de l'Empire acheva de briser 
ses dernières espérances, et François Rolli- 
nat se retira à Châteauroux pour y conti- 
nuer sa paisible existence d'avocat de pro- 
vince. 

* * 

A partir de ce moment, les lettres s'espa- 
cent de plus en plus avec Mme Sand. Elles 
se réduisent presque toutes à de simples 
soucis d'argent, à des commissions, à des 
services que Rollinat exécute avec le même 
zèle que jadis. Et puis ce sont des longs 
silences de plusieurs mois : les deux amis 
se voient toujours pendant la belle saison 
à I^ohant, mais il semble que la vie les 
ait séparés à jamais. La belle intimité du 
début n'existait-elle donc plus? Si, sans 
doute, mais François avait dû comprendre 
que son sillon à lui était désormais tracé 
à perte de vue dans la même direction dont 
il ne s'écarterait plus jamais, qu'il lui 
fallait marcher droit devant lui sans espoir 



150 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

de pouvoir obliquer ou adroite ou à gauche, 
que certaines chimères ne lui étaient plus 
permises, que sa vie était faite. Et il cour- 
bait le front, déjà résigné. 

La dernière lettre qu'il écrivit à George 
Sand est datée du 27 juillet 1867. Elle a 
pour but de recommander un jeune homme 
qui voudrait approcher Fauteur de Lélia 
et lui soumettre ses premiers essais litté- 
raires. 

Mon amie, 

M. Despaignoles, jeune homme que je sais 
appartenir à une très honorable famille de 
l'Ariège, et qui est parent de l'intime amie de 
ma femme, me demande une lettre de recom- 
mandation auprès de toi ; je n'ai pas cru 
pouvoir lui refuser ce qu'il m'a paru solliciter 
avec tant d'insistance; je te prie donc de l'ac- 
cueillir avec bienveillance ; c'est un jeune 
homme d'une très grande timidité et d'une 
santé très délicate qui désirerait te soumettre 
quelques essais. Je ne sais quel peut en être 
le mérite ; il est bien entendu que sa visite 
ne pourra être que très courte et renfermée 
dans les limites de la plus extrême discrétion. 
Tu n'as pas à craindre qu'il abuse de ton 
temps, je lui ai dit que tu pouvais être encore 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT Ml 

souffrante, et que, probablement, tu ne pour- 
rais lui donner que quelques instants d'en- 
tretien ; il ne demande pas autre chose et 
s'estimera très heureux que tu veuilles bien 
,1e recevoir quand et comme il te conviendra. 

Adieu, chère amie, je t'embrasse de toute 
mon âme, ainsi que Maurice. Mes hommages 
respectueux à Madame Maurice. 

Tout à toi, 

ROLLINAT. 

P.-S. — Ne cherche pas à dissimuler ton 
impression, quelle qu'elle soil, à ce jeune 
homme ; ce sera un service à rendre à sa fa- 
mille qui le voit, avec une préoccupation 
inquiète, se jeter dans une carrière féconde 
en déceptions (1). 

Presque poste par poste, George Sand 
répondait à François (2) qu'elle avait vu son 
protégé, mais que, « en fait de poésie 
montée de ton comme celle-ci, elle était un 
mauvais juge ». 

J'ai trop fait de parodies de ce genre dans 
nos gaietés de famille, ajoutait-elle, et tu 
m'as trop donné l'exemple, coupable que tu 
es, de chefs-d'œuvre ébouriffants pour que je 

(1) Lettre inédite. 

(2) Correspondance, t. V, p. 206. 



152 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

puisse jamais prendre au sérieux les strophes 
échevelées des jeunes disciples de cette 
école... » 

Hélas ! La comédie ne devait pas se pro- 
longer, et, quelques jours après cette com- 
plaisante démarche, le bon ami, le cœur 
loyal, Fâme pure et haute qu'était Fran- 
çois Rollinat s'éteignait le 13 août 1867. 

En apprenant cette mort soudaine, le 
lendemain, George Sand écrivait dans son 
journal intime : 

14 aoûl 1867. — Coup de massue. Mon 
pauvre Rollinat, Pylade, parti pour toujours. 
Mort hier, à huit heures du matin. Je ne peux 
pas le croire. J'ai sa figure devant les yeux, 
sa voix dans les oreilles, il me semble qu'il 
va nous surprendre un de ces jours avec ses 
dossiers sous le bras. Est-ce possible? Il ne 
reviendra jamais. Ils s'en vont tous avant 
moi, et lui, le meilleur de tous, l'ami parfait, 
l'homme sans tache, l'âme sans ombre, où 
es-tu? oui, où es-tu? Le cri de mon cœur 
monte-t-il jusqu'à toi? — Nous causerons 
encore et toujours ensemble, tu m'entendras- 

« Le coup de massue », comme elle dit, 
avait dû être terrible pour elle. Une semaine 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 153 

plus tard, elle n'en était pas encore remise : 
le 18 août 1867, elle écrivait à Gustave 
Flaubert, son vieux confident des bons et 
des mauvais jours : 

Je suis au désespoir. J'ai perdu tout à coup 
et sans le savoir malade, mon pauvre cher 
vieux, Rollinat, un ange de bonté, de courage, 
de dévouement... Si tu étais là, tu me don- 
nerais du courage ; mais mes pauvres enfants 
sont aussi consternés que moi : nous l'ado- 
rions, tout le pays l'adorait (1). 

Le 23 août 1867, elle disait à Mme Ar- 
nould Plessis : 

Je suis par terre. J'ai perdu inopinément, 
brutalement, mon vieux, mon cher Rolli- 
nat, mon ange sur la terre. J'en suis malade 
et brisée. J'aurai le courage qu'il faut avoir. 
Je sais bien que là où il est, il est mieux. Sa 
vie était écrasante. C'est moi qui suis frappée : 
c'est dans l'ordre de souffrir (2). 

Et à Armand Barbes : 

J'ai été frappée d'une douleur profonde. 
J'ai perdu mon ami Rollinat qui était un frère 

(1) Correspondance, t. V, p. 211. 

(2) Correspondance, t. V, p. 212. 



154 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

dans ma vie : je l'ai su à peine malade et il 
demeurait à huit lieues de moi ! J'ai été si 
accablée pendant quelques jours que je ne 
comprenais pas cette séparation, je n'y 
croyais pas. Je la sens, à présent. C'est l'heure 
du courage qui est la plus cruelle, n'est-ce 
pas? 

On dit qu'en vieillissant on a moins de sen- 
sibilité et il en devrait être ainsi, car le terme 
de la séparation est plus court ; mais je trouve 
le châtiment plus affreux, moi. Plus on 
avance dans le voyage, plus on a besoin de 
s'appuyer sur les vieux compagnons de route, 
et celui-là était un des plus éprouvés et des 
plus solides, une âme comme la vôtre ; oui, 
il était digne de vous être comparé. Il avait 
toutes les vertus aussi. Il est bien où il est, 
à présent, il reçoit sa récompense, il se repose 
de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nou- 
velles, un espoir plus net, une vie meilleure à 
parcourir, des devoirs nouveaux avec des 
forces retrempées et un cœur rajeuni. 

Mais rester sans lui, voilà le difficile et le 
cruel !... (1). 

Un mois plus tard, elle n'avait encore pu 
retrouver cet équilibre de l'âme si naturel 
chez elle, pourtant, si parfait : 

1) Op. cit., p. 213. 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 155 

J'ai été malade de la mort de mon pauvre 
Rollinat, confie-t-elle encore à Flaubert. Le 
corps est guéri, mais l'âme ! Il me faudrait 
passer huit jours avec toi pour me retremper 
à de l'énergie tendre ; car le courage froid et 
purement philosophique, ça me fait comme 
un cautère sur une jambe de bois (1). 



* 

* * 

Nous avons trop souvent, au cours de 
cette étude, essayé de dire ce que fut la 
qualité particulière de cette amitié roman- 
tique entre deux êtres d'élite pour recom- 
mencer à la définir. Les lettres qu'on vient 
de lire, ces témoignages si probants des 
époques et des caractères, sont suffisam- 
ment explicites, suggestives même, serait- 
on tenté d'écrire, pour se passer de tout 
commentaire. La vérité est que nulle corres- 
pondance n'est plus représentative que 
celle-là des moeurs de tout un temps, nuls 
documents ne sont plus précieux pour nous 
faire pénétrer dans ces âmes de province 
solitaires et un peu farouches dont la misan- 

(1) Op. cit., p. 220. 



156 UNE AMITIÉ ROMANTIQUE 

thropie s'aggravait de toutes les idées d'exal- 
tation ambiantes. L'aventure de François 
Rollinat est, certes, de qualité supérieure, 
mais qu'on ne la croie pas unique. Jamais 
le besoin d'illusion ne fut plus ardent que 
dans cette première moitié du xix e siècle, 
jamais les cœurs ne furent plus gonflés d'en- 
thousiasme, plus ivres d'espérances. Ivresse 
salutaire pour ceux qui la pouvaient sup- 
porter, ivresse néfaste pour les faibles, les 
désarmés. 

De ces derniers était François Rollinat. 
Son esprit calme de Berrichon pondéré et 
un peu lent avait été affolé par toutes les 
images que la littérature de son temps avait 
répandues autour d'elle. Sa vraie person- 
nalité avait presque totalement disparu der- 
rière une autre personne artificielle créée 
par le romantisme. Il avait cru de bonne 
foi pouvoir devenir autre qu'il n'était, et sa 
chute était d'autant plus douloureuse que 
son effort avait été plus hardi. 

Cependant, si pénible qu'elle pût être 
pour son amour-propre, cette chute n'était 
pas dénuée de toute gloire et elle n'em- 
prunta jamais rien à la vulgarité. Cet esprit 



GEORGE SAND ET FRANÇOIS ROLLINAT 157 

très chimérique n'était pas un esprit pur, 
c'était un homme au cœur très loyal et très 
aimant, un très simple et très noble cœur. 
Et voilà par où François Rollinat nous pa- 
raît supérieur et tout à fait susceptible de 
s'égaler à sa grande, à son illustre amie. 
Il a aimé de toutes les forces de son âme, 
il a brûlé de ce feu divin et si rare de l'ami- 
tié pure, il a cherché à s'identifier avec celle 
qu'il avait élue comme son égale, il a réa- 
lisé, de concert avec Mme Sand, cet éternel 
rêve de l'amitié entre homme et femme qui, 
si souvent, paraît bien être un rêve, en 
effet, une chimère impossible, et qui devint 
une chose vraie, une chose vécue chez ces 
deux êtres d'élite. N'est-il pas piquant 
que cette forme si particulière de l'amitié, 
qui suppose tant de clairvoyance dans 
tant de pondération, ait été cultivée par 
les deux âmes les plus éperdument roman- 
tiques qui fussent?... 



CORBKIL. — imprimerie crété. — Février 1.921. 






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PQ Bertaut, Jules 

2LXU Une amitié romantique 

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